Un si léger déplacement

S'inspirer • Pulse #5 • 6 min
Par Carole Martinez Auteure française

De Jules Verne à Paula Hawkins en passant par Hergé, Boris Pasternak et Raymond Queneau, la mobilité est une source inépuisable d’inspiration pour les écrivains. Carole Martinez fait l’honneur à Pulse d’écrire une nouvelle spécialement pour Pulse.

Le rythme s’accélère au boulot [respire] Arriver à gagner du temps [respire] Chaque heure de sommeil non chaque minute de sommeil compte [respire] Allez endors-toi d’un coup pour ne pas perdre une seconde Déconnecte- toi il faut que tes yeux se ferment et que l’écran s’éteigne aussitôt ou le contraire [respire] Mais rien à faire dans le noir de la chambre mon écran reste allumé tatoué sur ma rétine [respire] Je ne m’éteins plus aussi facilement qu’avant Est-ce une question d’âge ou d’époque ? Le rythme s’est accéléré [respire] Le monde ne s’éteint pas ne s’éteint plus [respire] De l’autre côté de la planète ils sont réveillés je ne les connais pas mais ils bossent sur le même écran que moi [respire] Je vis dans un monde qui ne dort jamais Et demain je prête ma voiture à ma fille Ana [respire] Quelle ânerie d’avoir dit que je pouvais très bien prendre les transports en commun pour aller au bureau [respire] Je pourrais peut-être plutôt réserver un taxi j’ai une réunion stressante à 9 h [respire] Des années que je n’ai pas mis un pied dans le métro Pas envie de l’odeur des autres J’aime bien la mienne d’odeur et encore pas toujours [respire] L’odeur de ma voiture me plaît Ana me dit qu’on sent pareil cette voiture et moi qu’on pue le plastique [respire] C’est possible puisque j’y passe plus de temps qu’avec mes deux cadets qui sont couchés quand je rentre [respire] Je reste au bureau jusqu’à ce que le trafic soit plus fluide pour éviter de passer plus de temps encore dans cet espace qui a pris mon odeur ou dont j’ai pris l’odeur de synthétique [respire] Durant des heures matin et soir accroché à mon volant je réponds aux appels de ceux pour lesquels le soleil n’est pas encore couché Je ne perds pas de temps et les années filent

[ r e s p i r e ]

Mais demain ce sera la cohue la bagarre pour une place assise et il faut que je loue un vélo pour aller jusqu’à la station de métro Il ne manquerait plus qu’il déraille que je déraille avant la réunion [ r e s p i r e ] Pour moi c’est le bout du monde
Les gosses riraient s’ils m’entendaient penser Allez c’est juste pour une fois Après je récupère ma voiture et je ne la prête plus jamais [respire] Ana a calculé que les 10 000 km que je parcours chaque année pour aller au travail génèrent trois tonnes de CO2 [respire] elle m’accuse de précipiter le changement climatique

[ r e s p i r e ]

bientôt il n’y aura plus rien à respirer

7 h 15 J’ai pris un livre dans mon sac Un livre c’est fou Ça fait des années que je n’ai rien lu Pas de temps à perdre 7 h 17 Je marche sur les pavés J’aimais ça avant lire entrer dans une histoire dans un poème tourner les pages Le boulot a dévoré la lecture la rêverie mes jours mes nuits 7 h 20 Je décroche le vélo de son socle Ana m’a montré 7 h 21 La selle est à la bonne hauteur Allez mon sac dans le porte-bagages je me lance dans la pente…

Le vent sur mon visage,

Le vent dans mes cheveux,

Ma veste bat contre mon flanc,

Je dévale la rue dans la fraîcheur du petit matin…

Quelque chose monte en moi, une sensation vive que j’ai connue jadis.

Joie !
Oh ! Je [ r e s p i r e ] !

Oui, je [ r e s p i r e ] enfin !

Je [ r e s p i r e ] l’automne, le jour, l’instant !

Je coupe tout droit par le petit bois, loin des voitures cul à cul, et la piste cyclable se déroule sous mes roues. J’ai le paysage dans les jambes, le dénivelé, les courbes de la terre. Sous les grands arbres à peine roussis par la saison, j’éprouve une joie comme neuve. Je suis au monde. J’ai un sentiment d’existence et d’harmonie qui me réconcilie avec les forces telluriques. C’est les gosses qui vont se marrer quand je leur dirai ça : en allant au boulot, votre père a vécu une expérience tellurique ! Ça me fera quelque chose à leur raconter, quelque chose à partager ce soir.
Voilà j’y suis, je vais devoir abandonner mon compagnon de route. Je laisse le vélo devant la station de métro et je dévale les escaliers pour pénétrer dans les entrailles de la terre 7 h 35 J’évite les regards je me faufile entre les gens [respire] Sur le quai j’attends ma rame en fixant mes pieds et ceux des autres [ r e s p i r e ] C’est drôle tous ces pieds qui tapent sur le sol gris les talons les baskets… Tiens ! Celui-là a des tongs et des ongles vernis de rose… C’est plus fort que moi, je lève la tête pour voir à qui appartiennent ces pieds fous dont les énormes orteils agitent leur parure fuchsia et je tombe directement dans des yeux amusés qui me regardent les regarder, j’y tombe comme dans un piège, ils m’attendaient

Ma surprise fait sourire leur propriétaire, un homme au visage doux et jovial.
“J’aime que mes pieds respirent, me confie-t-il, je les trouve plus joyeux en rose et ils poussent les gens comme vous à oser regarder les autres. Respirez ! Ce qui est beau ici, c’est la diversité ! Profitez de cette chance ! Tous ces visages, toutes ces postures, ces pensées, ces histoires ! N’ayez pas peur de ce contact délicat et passager ! Ne craignez ni le regard, ni le sourire, ni la connivence ! Goûtez à cette communion. Ça ne dure pas, mais ça réconcilie ! Avec les autres, avec soi-même ! Le métro est le lieu de toutes les inspirations. Bon voyage cher Monsieur !”

L’homme me précède dans la rame qui vient de s’amarrer au quai, je le perds de vue, repère une place vide et m’apprête à m’asseoir, mais je suis un peu gauche et me voilà sur les genoux d’une dame ronde au parfum de jasmin. Je me confonds en excuses. Elle éclate de rire et sa bonne humeur est contagieuse. Non, je ne lui ai pas fait mal, je ne suis pas si lourd. Je me cale à ses côtés et je sors mon livre. Je me glisse entre les lignes, je déguste quelques poèmes, puis j’ose un regard alentour. Un bouquet de visages. Dans le ventre de ma ville, il fait doux. J’y suis bien, étonnamment bien… Je goûte les sourires, les bavardages, les couleurs des peaux, des yeux, des tissus…
Je voyage, je me sens transporté, apaisé.
C’est ma station déjà ! Je salue la femme jasmin qui sort de la rame en même temps que moi.

Il est 8 h 15. Je n’en reviens pas, je suis en avance et j’ai aimé cette plongée dans la cité. j’ai repris mon souffle.

L’esprit tranquille, j’arrive en réunion.

Il y flotte un parfum de jasmin.

Elle est là, souriante, au bout de la table.


Carole Martinez

Auteure française
D’abord comédienne, Carole Martinez devient journaliste, assistante réalisatrice, sémiologue et enfin professeure de français en région parisienne. S’inspirant des légendes de la tradition espagnole, transmises par sa grand-mère, elle se lance dans la littérature pour adolescents et adultes dans les années 2000. En 2007, son premier roman Le Cœur cousu est un succès. Il est récompensé par 15 prix littéraires et traduit dans une vingtaine de langues. Nouvelle consécration en 2011 avec Du Domaine des murmures, qui remporte le prix Goncourt des lycéens. Dans la nouvelle qu’elle écrit pour Pulse, elle suit les pas et les pensées d’un voyageur pressé…

À LIRE AUSSI

Un tube au box-office

Un tube au box-office

Le Tube – l’emblématique métro londonien – a servi de décor à de nombreux films qui ont fait les beaux jours du box-office. De Jason Bourne– La vengeance dans la peau –, Harry Potter et l’Ordre du Phénix, V pour Vendetta, jusqu’aux programmes les plus populaires du petit écran, le métro fait le plein de succès.

Pulse #1 6 min

Dans les profondeurs du Tube

« Ce train s’apprête à partir, attention à la fermeture des portes. » Cette annonce, familière à des millions de Londoniens, retentit chaque jour un nombre incalculable de fois. C’est celle du métro de Londres, communément appelé le « Tube ». Mais avant de l’entendre, il faut d’abord emprunter l’un des nombreux ascenseurs et escaliers mécaniques présents dans les stations. Pulse a rencontré les équipes de Transport for London (TfL), Autorité Organisatrice de ce réseau mythique, pour découvrir comment sont assurées la sécurité et l’efficacité de ces équipements indispensables.

Pulse #4 5 min