Un nouveau rapport à l’espace temps

Comprendre • Pulse #6 • 4 min
Par Adeline Tissier Par Nathalie Ortar Anthropologue et ethnologue

Notre rapport à la mobilité a-t-il évolué depuis le début de la pandémie ? Quelles seront les nouvelles articulations entre habitat, travail et déplacements ? Pour en savoir plus, Pulse a rencontré Nathalie Ortar, anthropologue et sociologue des mobilités, rattachée au Laboratoire Aménagement Économie des Transports.

pour approfondir

Mobilité partagée… et réinventée !

5 min
Interview

Nathalie Ortar, anthropologue et Directrice de recherche rattachée au Laboratoire Aménagement Économie des Transports – École nationale des travaux publics de l’État (LAET/ENTPE)

Comment les individus ont-ils vécu cette expérience d’absence de mobilité qu’est le confinement ?

Pendant le confinement, les individus ont réagi très différemment selon leur situation personnelle (personne seule ou non), professionnelle (emploi stable ou non) et l’environnement dans lequel ils vivent (conditions de logement, niveau de confort…). La pandémie a révélé toutes ces inégalités et les a rendues plus frappantes.
Mais, c’est surtout la privation de liberté et de liens sociaux qui a été la plus mal vécue, plus que la privation de mouvement. Pour les individus dont l’activité a été interrompue ou exercée depuis la maison, l’absence de mobilité en tant que telle s’est curieusement révélée être un non-sujet. Libérés des trajets quotidiens domicile-travail, parfois synonymes de contrainte et de temps perdu, ils ont même le plus souvent perçu l’absence de mobilité comme un soulagement.

Cette période a-t-elle modifié les aspirations des citoyens en matière de mobilité ?

Je ne dirai pas qu’elle les a modifiées, mais qu’elle a accéléré une tendance qui était déjà à l’œuvre : un attrait de plus en plus marqué pour des déplacements plus agréables, moins polluants, moins bruyants. La pandémie a révélé de façon simultanée l’envie et la nécessité d’un passage à l’acte plus franc.
Attention, les individus ne refusent pas la mobilité. Ils aspirent simplement à une mobilité différente. La rapidité du temps de trajet n’est plus la priorité. Aujourd’hui, les voyageurs sont prêts à le rallonger à condition qu’il leur apporte “autre chose” : plus de confort ou de tranquillité, plus de fluidité, un paysage agréable, ou simplement du bien-être.

C’est donc à la fois leur rapport à l’espace et au temps qui a été transformé ?

Oui, en profondeur. La restriction de mouvement a eu un impact sur le rapport des individus à leur habitat et à leur travail. Et par extension, à l’espace et au temps : le premier s’est réduit ; le second s’est étiré. Bien sûr, cela a été très différent pour les “travailleurs essentiels” (personnels de santé ou travaillant dans les commerces et services de première nécessité) puisqu’ils ont, pour leur part, été obligés de continuer à se déplacer pour se rendre au travail. Dans leur cas, les déplacements ont souvent cristallisé des inquiétudes autour de la transmission du virus.

Cela signifie-t-il que le modèle de mobilité que nous connaissions est aujourd’hui remis en question ?

Interrogeant l’utilité de chaque voyage, les individus sont prêts à ne plus se déplacer aussi souvent qu’avant. Le modèle est en train d’évoluer. On le voit à travers l’abandon de la voiture par une partie de la population – qui devient “possible” et s’installe peu à peu dans les esprits, – mais aussi dans l’essor de la marche et du vélo. Boudé par certaines catégories de la population – les femmes, les jeunes, les travailleurs manuels, et notamment par les milieux populaires – le vélo a longtemps souffert d’une connotation négative. Aujourd’hui, son image est en train de changer. Il est en plein boom partout dans le monde : en France, en Grande‑Bretagne, en Allemagne, aux États-Unis…

Mais ce questionnement n’est-il pas uniquement propre à la mobilité ?

Non. Au cours des entretiens que j’ai conduits pendant et après le confinement, j’ai constaté un mouvement quasi-généralisé de remise en question des modes de vie. Les individus aspirent à plus de sobriété, dans tous les domaines : attrait significatif pour les circuits courts, souhaits de plus de simplicité dans les modes de travail, de plus de retenue dans les consommations d’énergie… On peut donc légitimement s’attendre à des changements profonds d’organisation dans les familles, mais aussi dans les entreprises et les agglomérations.

Quelles réflexions la crise ouvre-t-elle du côté des villes ?

La pandémie a confirmé la pertinence des nouvelles façons de travailler. Les autorités publiques et les entreprises sont aujourd’hui invitées à réfléchir à un nouvel équilibre entre travail et habitat. Je suis convaincue que la tendance sera à terme en faveur à leur rapprochement, même si cela prendra des années. Le contexte actuel presse aussi les villes à accélérer leur transition énergétique, sous l’influence des aspirations citoyennes dont la conscience écologique ne cesse de se manifester. L’origine supposée du virus l’a d’ailleurs encore stimulée. Finalement, les effets de levier de la pandémie se révéleront peut-être positifs sur ce sujet.


 Nathalie Ortar a mené trois études pendant la crise sanitaire.

1. Qu’est-ce qu’habiter en temps de pandémie ?
2. L’émergence des coronapistes en France et en Europe.
3. Mobilités rurales en période de confinement.

Retrouvez les résultats de ces enquêtes sur : https://hal.archives-ouvertes.fr/hal-02865034/


Nathalie Ortar

Anthropologue et Directrice de recherche rattachée au Laboratoire Aménagement Économie des Transports – École nationale des travaux publics de l’État (LAET/ENTPE). Ses recherches portent sur les liens et les articulations entre famille, habitat, mobilités professionnelle et quotidienne.

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