Sense and the city

Comprendre • Pulse #6 • 8 min
Par Stela Karabina Par Carlo Ratti Directeur du MIT SENSEable City Lab

Pulse a voulu savoir à quoi ressemble la ville idéale. Comment améliorer les villes ? Avec quelles technologies ? Et quelle mobilité durable ? Nous avons donc échangé avec Carlo Ratti. Au sein du Massachusetts Institute of Technology (MIT), ce chercheur a fondé le MIT SENSEable City Lab, un groupe de recherche qui milite pour une ville sensible et responsive (réactive), inspirée par la technologie, afin d’améliorer la relation des citadins à leur environnement.

Interview

Carlo Ratti, architecte, ingénieur, inventeur et professeur italien

Carlo Ratti, quelle est la ville “idéale” ?

Shakespeare disait : “Qu’est-ce qu’une ville, sinon ses habitants ?”. Aujourd’hui, près de 400 ans après, je dirais que pour comprendre une ville, il faut partir de ses citoyens, et comprendre comment ils y vivent heureux et en bonne santé. Pour vous répondre plus personnellement, je m’inspirerais de Georges Perec et de son livre, Espèces d’espaces. Il y rêve d’un appartement dont chaque pièce donnerait sur un arrondissement parisien différent. Ma ville idéale aurait le climat du Cap, le paysage de Prague et la skyline de Manhattan. On y goûterait la cuisine fusion de Sydney et on y ferait la fête comme à Rio de Janeiro ! On aura besoin de l’esprit de Rio une fois la crise du Covid derrière nous.

Vous citez l’historien américain Lewis Mumford qui disait que les villes peuvent être autant le paradis que l’enfer. Comment peut-on rendre nos villes plus paradisiaques et moins infernales ?

Là encore, mon point de départ serait les habitants et leurs aspirations – pas la technologie. Une même technologie peut nous entraîner dans des directions très différentes. Les voitures autonomes en sont un bon exemple. Ces véhicules autorisent l’auto‑partage et le covoiturage. Dans un futur proche, on peut imaginer que “votre” voiture vous déposera au travail le matin ; ensuite, plutôt que de rester garée, elle emmènera un membre de votre famille – voire un voisin ou quelqu’un de votre entourage numérique. Cette voiture pourrait aussi être utilisée par plusieurs personnes en même temps, qui se rendraient à des endroits différents. Ce mix d’auto-partage et de covoiturage réduirait le nombre de voitures et engendrerait divers bénéfices : moins de bouchons, des trajets plus rapides et un impact environnemental réduit.
Cependant, cette technologie peut aussi mener à un autre scénario. Le coût d’un trajet pourrait tellement baisser que les gens abandonneraient les transports collectifs pour les voitures autonomes. Il y aurait donc plus de voitures sur la chaussée et cela bloquerait complètement le système ! En fin de compte, tout dépendra des politiques publiques. Les villes doivent créer les bonnes incitations (comme les péages urbains) pour réaliser les aspirations des citoyens.

D’après vous, ce n’est pas la technologie en soi qui améliore les villes. Pourtant, celle-ci se révèle utile, comme vous l’avez montré avec vos travaux sur la data au MIT SENSEable City Lab...

Absolument. Dans sa Théorie générale de l’urbanisation, l’urbaniste Ildefons Cerdà envisageait la planification urbaine comme une science. “Si tel n’est pas encore le cas, la construction des villes deviendra bientôt une science s’appuyant sur des recherches profondes et majeures dans chaque branche de la connaissance humaine, particulièrement dans le domaine des sciences sociales”, écrit-il.
Plus de 150 ans après, la data fait de la vision de Cerdà une réalité. Elle nous aide à mieux comprendre les villes qui deviennent un objet de recherche scientifique. On peut ainsi l’utiliser pour proposer des changements de gouvernance d’une ville. Avec notre projet HubCab, lancé au MIT SENSEable City Lab en 2013, nous avons analysé les données de 170 millions de trajets de taxis new-yorkais. Nous en avons tiré des schémas de mobilité et aidé à construire un système plus efficace à base de trajets partagés – diminuant ainsi leur coût et l’impact environnemental. Mais nous devons rester vigilants quant à l’utilisation des données. Notre monde ressemble de plus en plus à une “data-ville”.
Nous devons continuer à nous poser deux questions clés : qui y a accès ? Et comment celles-ci sont utilisées ?
Au MIT, nous avons beaucoup travaillé sur les aspects éthiques du big data. En 2013, notre initiative “Engaging Data” a impliqué d’importantes figures gouvernementales, des associations de protection de la vie privée, des universités et des entreprises. Je pense qu’il est essentiel de mener un dialogue franc et ouvert.

Comment les capteurs vont-ils nous aider à rendre la ville plus vivable ?

Nous avons des capteurs dans nos téléphones, nos voitures, nos immeubles… Ils génèrent de la donnée.
Avant de transformer les villes, il faut d’abord les comprendre ; la donnée doit être partagée et utilisée pour façonner nos comportements et construire des villes plus vivables. À ce propos, je voudrais donner un autre exemple. À Seattle, dans le cadre de notre projet Trash Track, nous avons ajouté des balises sur certains déchets pour les suivre au fil de leur “chaîne de traitement”. Nous nous sommes aperçus que le partage visuel de cette information nous aidait à changer les comportements. Certains participants ont réalisé que leurs déchets parcourent jusqu’à 6 152 km. Cela a changé leurs usages, comme l’ont prouvé nos questionnaires. Après le déploiement de Trash Track, quelqu’un a dit : “Avant, je buvais de l’eau minérale et je jetais ma bouteille en plastique sans penser à ce qu’elle devenait. Désormais, je sais qu’elle finit dans une décharge à quelques kilomètres d’ici et qu’elle y reste pour toujours. Du coup, je ne bois plus d’eau en bouteille.”

Et la mobilité durable, comment peut-on la promouvoir ?

Il faut offrir le plus grand choix possible en matière de mobilité – des minibus aux scooters, en passant par les nouveaux modes en développement. Avec toute cette gamme de modes, on pourra choisir la meilleure mobilité possible en temps réel, via ce que l’on pourrait appeler “une toile mobile”. J’imagine une plateforme unique pour partager et choisir les services de mobilité parmi tous les opérateurs de transport, avec un seul point de contact pour payer. Les gens planifieront ainsi leur voyage plus efficacement. Il ne s’agit pas juste de savoir combien de temps va durer mon voyage, mais avant tout de choisir la bonne option à l’instant t. Cette “toile mobile” se déploiera via une plateforme intégrée, à l’instar de ce qui s’est passé dans l’aviation il y a quelques décennies avec des systèmes comme Amadeus qui comparent les offres des compagnies aériennes.

Nous continuons de traverser une importante crise sanitaire. Quels sont – et seront – les plus grands défis pour nos villes ?

Les défis sont toujours les mêmes. Ils sont en lien avec la spécificité la plus évidente de la ville : sa densité. C’est cette densité qui rend la ville excitante, mais cela pose aussi des problèmes de trafic, de pollution ou de coût du logement. Par ailleurs, la densité rend les villes vulnérables aux pandémies. C’était vrai hier et ça l’est encore avec le Covid. Heureusement, là aussi, la donnée peut nous aider ! Nous avons tous entendu parler des applis de traçage qui documentent la diffusion de la maladie. On peut aussi analyser nos eaux usées pour surveiller l’expansion du virus. Depuis cinq ans, le SENSEable City Lab déploie Underworlds, un vaste projet de recherche à l’échelle du MIT. Nous contrôlons la santé humaine au niveau du quartier à partir de systèmes robotiques installés dans les égouts. Nous avons démontré qu’on peut détecter de nombreux virus et bactéries dans les eaux usées. De ce projet est né, entre autres, la startup Biobot qui collabore avec des villes aux États-Unis. Elle collecte des échantillons dans les stations d’épuration et les teste au Covid-19…

MIT SENSEable City Lab

Le laboratoire du MIT de la SENSEable City examine et anticipe les technologies digitales qui transforment les villes et les modes de vie urbains. Il fait partie du MIT Media Lab au sein du Massachusetts Institute of Technology (MIT). Il imagine des solutions nouvelles à l’interface entre les gens, les technologies et la ville.


Carlo Ratti

Architecte, ingénieur, inventeur et professeur italien
Carlo Ratti est un architecte, ingénieur, inventeur et professeur italien. Il enseigne au Massachusetts Institute of Technology (MIT) où il dirige le MIT SENSEable City Lab. Ce laboratoire explore la façon dont les nouvelles technologies changent la compréhension, le développement et le vécu de nos villes. Carlo Ratti est également associé-fondateur du cabinet de design et d’innovation international CRA-Carlo Ratti Associati, présent depuis 2004 à Turin (Italie) et désormais représenté par un bureau à New York.

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