La mobilité des seniors
à l’âge de raison

Comprendre • Pulse #1 • 7 min
Par Jean-Pierre Montal

Alors que la population vieillit, la mobilité des plus âgés devient un enjeu de plus en plus important pour l’ensemble de la société. Analyse et solutions pour pérenniser la mobilité des séniors.

Pour aborder le sujet de la mobilité des seniors, il faut commencer par faire place nette et dégager la route. En effet, les clichés et les idées reçues encombrent souvent la réflexion et créent des déviations inutiles, qui ne mènent pas toujours aux bonnes conclusions.

Comprendre la diversité des seniors

Premier obstacle à contourner : le mythe du senior. Celui-ci n’existe pas. Bien sûr, on parle de lui et on l’interroge. Bien évidemment, la population vieillit. Entre 2000 et 2050, la proportion de la population mondiale de plus de 60 ans doublera, pour passer d’environ 11 % à 22 % (Source). En France, les plus de 85 ans devraient atteindre 4,8 millions en 2050, contre 1,5 million aujourd’hui (Source). Mais le senior au profil unique, aux habitudes clairement identifiées et répertoriées, n’en reste pas moins une invention aux contours mal définis. L’Organisation Mondiale de la Santé utilise le terme pour désigner les personnes de plus de 60 ans, tandis que dans les entreprises, la bascule se fait dès 45 ans. « Chacun vieillit à son rythme et le ressent différemment. Il n’existe pas beaucoup de points communs entre un sexagénaire qui utilise son smartphone régulièrement et une personne âgée de 80 ans, pour qui le numérique représente un autre monde. Les réunir sous une même bannière sociologique est un contresens, analyse Pierre-Marie Chapon, chercheur en géographie associé au Département Environnement, Ville, Société de l’Université Lyon 3 Jean Moulin et Directeur général de VAA Conseil. Dès que l’on évoque les aînés, deux clichés s’imposent : le senior dynamique et la personne en situation de dépendance. Mais la vérité est bien plus variée et difficile à cerner. » Saisir cette diversité constitue un préalable indispensable pour mieux comprendre le quotidien des plus âgés dans lequel la mobilité joue un rôle décisif : une personne qui se déplace vieillit en effet en meilleure santé.

Le syndrome du « périple insurmontable »

Avec l’âge, on conserve ses habitudes de déplacement : un retraité qui prenait le bus pour aller travailler aura ainsi tendance à privilégier ce moyen de transport. Pour autant, plus les années passent, plus la mobilité est vécue comme une épreuve, « un périple insurmontable », résume Nicolas Menet, sociologue du cabinet Adjuvance, spécialiste de l’innovation, du vieillissement et des startups. « La personne visualise son trajet en se focalisant sur les points difficiles puis, peu à peu, préfère ne plus sortir. » La durée moyenne des déplacements ne cesse alors de diminuer. En France, elle passe de 50 minutes en moyenne pour les 60-74 ans, à 28 minutes pour les plus de 75 ans. Une proportion importante des seniors finit même par ne plus quitter son domicile sur une semaine complète : 14 % des 75-85 ans et 30 % des plus de 85 ans (Source).

Autre point de blocage, le sentiment d’insécurité perçu dans les transports. Celui-ci augmente avec l’âge. Plusieurs éléments peuvent le nourrir, du manque de propreté des lieux au manque de confort des installations, en passant par le bruit, qui empêche d’entendre le nom de la station, ou l’étroitesse des trottoirs. Autant de facteurs qui mènent inéluctablement au même résultat : le territoire de vie se rétrécit, la mobilité se limite aux déplacements de proximité pour disparaître peu à peu du quotidien.

Privilégier « l’innovation frugale »

Pour encourager les déplacements des aînés, la clé est le réalisme. « Attention aux “plans”, aux “dispositifs”, aux “politiques” pour seniors », avertit Pierre-Marie Chapon. Il faut rechercher au contraire l’amélioration ciblée, utile et durable, pas forcément technologique, qui porte immédiatement ses fruits sur le parcours du voyageur.
Il peut s’agir d’une meilleure ergonomie des sièges, de l’affichage plus lisible des horaires, de la présence plus fréquente de barres ou de poignées, de boutons d’information clairement différenciés des boutons d’urgence…
« On parle d’innovation frugale : ne pas tout réinventer mais offrir un meilleur accès et un meilleur usage du réseau existant », poursuit Nicolas Menet. L’écoute se révèle primordiale, avec des techniques comme le parcours commenté, utilisé notamment à Lyon. Il s’agit de recueillir, en temps réel durant le déplacement, les impressions des voyageurs et de cibler au plus juste leurs attentes.

La formation vient compléter l’innovation frugale, notamment celle des conducteurs de bus. Un redémarrage plus doux, effectué une fois que les passagers âgés sont assis, change en profondeur la perception du voyage et du mode de transport en général. Autre exemple, le recrutement de guides dans certaines stations afin d’accompagner les plus âgés, comme l’a fait la municipalité de Berlin.

Mais la formation ne concerne pas uniquement les collaborateurs des villes ou des réseaux de transport, elle s’adresse aussi à chaque citoyen afin de faire comprendre à tous les difficultés et les besoins des seniors en situation de mobilité. La commune de Salzbourg (Autriche) sensibilise ainsi les jeunes de la ville, de l’écolier à l’étudiant. Objectif : leur donner le réflexe d’aider les personnes âgées dans leur utilisation des équipements urbains. Une entraide intergénérationnelle qui rassure ces derniers et limite les problèmes lors de leurs déplacements.

Une approche pragmatique du digital

L’usage du digital représente un autre levier décisif. Mais, là encore, le pragmatisme prime : les outils numériques ne seront adoptés que s’ils ont un intérêt immédiat en permettant, par exemple, de mieux visualiser le parcours, de prévoir les correspondances et les temps de marche, d’identifier les zones en travaux ou les changements d’horaires… Autant de services qui fluidifient le voyage, le rendent moins éprouvant et moins anxiogène. Principal obstacle : les plus de 76 ans d’aujourd’hui utilisent peu les services digitaux (surtout sur les questions de transport). Certaines villes, comme Helsinki, abordent cette question avec pédagogie et volontarisme. À l’Adult Education Centre d’Helsinki, les plus de 65 ans (22 % des étudiants) suivent des cours d’informatique basés sur le tutorat et l’entraide. Ce type de réponse s’adresse aux aînés d’aujourd’hui et doit être mis en œuvre rapidement pour les aider. Les quinquagénaires actuels (et futurs seniors) utiliseront plus régulièrement les outils digitaux développés pour faciliter les transports au quotidien.

De nouveaux modes pour enrichir l’offre de mobilité

Cette vision très concrète et centrée sur le bénéfice utilisateur pourra, enfin, être complétée par la mise à disposition de nouveaux modes de transport, particulièrement adaptés à la mobilité des plus fragiles, et qui répondront notamment à la problématique du premier et du dernier kilomètres.
Parmi eux, les solutions de covoiturage ou de transport à la demande, qui se sont considérablement développées au cours des dernières années. Mais également le déploiement de vélos électriques en libre-service sur certains trajets courts, ou celui à venir de véhicules autonomes partagés. Autant de solutions qui amélioreront significativement l’autonomie et le bien-être des seniors.


 

Point de vue

Sortir de l’engrenage

Nicolas Menet, sociologue du cabinet Adjuvance, spécialiste de l’innovation, du vieillissement et des startups

« La mobilité est une question centrale mais souvent mal traitée. Tout d’abord parce que les seniors eux-mêmes n’expriment pas clairement leurs attentes : ils considèrent que les voyages désagréables et fatigants sont une conséquence naturelle de l’âge. Ensuite, parce que certains clichés ont la vie dure. On estime généralement que ces générations boudent les transports publics parce qu’elles restent attachées à la voiture, mais c’est faux. Découragées par les difficultés de circulation et de parking, elles ont souvent déjà renoncé à l’automobile. C’est alors qu’intervient un phénomène bien connu des spécialistes du vieillissement : la déprise. Année après année, la personne âgée renonce à une activité de son quotidien. Autre dimension importante, à situation équivalente, plus on vieillit, plus on se perçoit loin des services. Si les offres de transport ne prennent pas en compte ces évolutions naturelles, l’engrenage est lancé et les déplacements disparaissent du quotidien. Une tendance inquiétante qui peut devenir une vraie question de santé publique : une personne qui renonce à sa mobilité vieillira moins bien et en moins bonne santé. Les transports constituent donc un enjeu de taille, aux répercussions plus vastes qu’on ne le pense. »


3 FAÇONS D’INNOVER

Pierre-Marie Chapon est expert du vieillissement et Directeur général de VAA Conseil. Il a sélectionné pour Pulse trois projets qui répondent aux attentes de la mobilité des aînés.

N°1. Hong Kong, des trajets sur mesure

Cette agglomération très dense propose dans toute la ville un double service de 1 270 minibus, accessibles 24 heures sur 24.
Ceux qui souhaitent un trajet plus rapide optent pour les lignes vertes avec des arrêts fixes. Tandis que les lignes rouges n’ont pas d’itinéraire défini, seulement un point de départ et un terminus. Leurs passagers montent ou descendent où ils le désirent, le plus près de leur domicile, par exemple.

N°2. Berlin, des quartiers connectés

La capitale allemande porte un regard global sur la mobilité et équipe certains quartiers en transports publics, bien sûr, mais aussi en mobilier urbain adapté aux publics fragiles. Le plus ? Une application numérique qui permet aux voyageurs de repérer à l’avance les difficultés (escalator en maintenance, ascenseur en panne…) et leur propose un itinéraire alternatif.

N°3. Dijon, la concertation d’abord

La ville a installé plusieurs modèles de mobilier urbain (notamment des sièges dans une rue piétonne). Elle a ensuite recueilli durant deux semaines les impressions des habitants – en restant particulièrement attentive aux réactions des seniors. Une démarche participative qui a permis de mieux cerner les attentes et de proposer des solutions adaptées à tous.

À LIRE AUSSI

Keoscopie International : un éclairage mondial sur la mobilité des citadins

De Montréal à Brisbane, de Paris à Doha, de Londres à Pékin… partout sur la planète, les citadins ont recours aux transports collectifs, selon des modalités bien particulières.
La voiture individuelle est plus ou moins présente dans le paysage, tout comme les nouvelles mobilités (auto-partage, vélo électrique, trottinette en libre-service…). Le taux d’équipement en smartphones varie aussi. Les habitudes de vie et de travail, elles non plus, ne sont pas les mêmes. C’est en analysant toutes ces caractéristiques que l’étude Keoscopie International, réalisée par l’Observatoire Keoscopie, dresse un tableau souvent étonnant de la mobilité dans le monde.

Pulse #4 6 min
Millennials et mobilité : je bouge donc je suis ?

Millennials et mobilité : je bouge donc je suis ?

Pour les millennials, ces jeunes âgés de 18 à 30 ans, les transports en commun sont un facteur important d’autonomie mais aussi, parfois, un problème. Le point sur une relation qui se révèle souvent plus complexe que le cliché du jeune forcément mobile.

Pulse #2 3 min