Pour en finir avec la vitesse

Comprendre • Pulse #8 • 4 MIN
Par Tiphaine Clotault Par Sylvie Landriève Co-directrice du Forum Vies Mobiles Par Christophe Gay Fondateur et Co-directeur du Forum Vies Mobiles

L’enjeu de la réduction des émissions de gaz à effet de serre liées à nos mobilités et les aspirations des citoyens nous invitent conjointement à revoir notre système de mobilité pour en finir avec le dogme de la vitesse.

Tribune

Sylvie Landriève, co-directrice du Forum Vies Mobiles.
Christophe Gay, fondateur et co-directeur du Forum Vies Mobiles.

Nous avons connu une mise en mouvement généralisée au XXe siècle grâce à la démocratisation des modes de transport rapides. D’abord avec le train, multipliant par plus de 20 la vitesse moyenne de déplacement au XIXe siècle, puis la voiture et l’avion. Alors qu’on parcourait 4 km par jour en France il y a deux siècles, on en parcourt 60 aujourd’hui. Quinze fois plus. Le plus étonnant, c’est que le temps que nous consacrons à nos déplacements quotidiens est resté relativement stable. La vitesse des nouveaux modes de transport ne nous a pas fait gagner du temps, mais nous a en fait permis d’aller plus loin. Conséquence ? Un étalement de nos activités dans l’espace. Cela est vrai pour la mobilité du quotidien : travailler, faire ses courses, se divertir… Mais aussi pour les loisirs et les vacances : partir loin, souvent, pour de courtes durées.

Avec la voiture, on est passé de l’ivresse à la dépendance. Aujourd’hui, la voiture s’est tellement démocratisée dans les pays comme la France qu’elle représente plus de 70 % des kilomètres parcourus chaque année ! Sept personnes sur dix qui vont au travail le font en voiture et elles font majoritairement le trajet seules. Nos territoires, nos activités et nos rythmes de vie ont été organisés autour de la voiture et de son usage. À tel point que nous en sommes devenus dépendants.

Pourtant, les maux de la vitesse sont nombreux. D’abord, nous sommes très inégaux face à la mobilité. Les habitants de certains territoires sont bien plus dépendants que d’autres à la voiture et à la vitesse, le périurbain et le rural en particulier. Ensuite, le secteur des transports est très émetteur de CO2 (près de 30 % des émissions de la France) et la voiture est responsable à elle seule de 15 % des émissions nationales. Le rythme toujours plus rapide de nos mobilités contribue également à notre mauvaise santé : problèmes de sédentarité (nous n’avons jamais aussi peu bougé que depuis qu’on se déplace aussi vite), mais aussi, problèmes liés à la pollution locale, aux nuisances sonores, fatigue, stress…

Comment en sortir ? Les recherches du Forum Vies Mobiles montrent qu’on ne parvient pas à réduire notre empreinte carbone tout en maintenant notre régime de vitesse. C’est pourtant le pari que font les responsables politiques depuis plusieurs décennies, sans résultats, en misant sur la technologie avant tout. Le véhicule électrique ou encore le véhicule autonome sont les symboles des espoirs que placent les industriels et les autorités dans la technologie. Pourtant, ça ne fonctionne pas : bilan carbone mitigé sur l’ensemble du cycle de vie, renouvellement du parc trop lent… Finalement, la courbe des émissions de CO2 continue de suivre de près celle de l’augmentation des déplacements. Évidemment, contraindre l’usage de la voiture sans proposer d’alternative serait dévastateur pour ceux qui en sont les plus dépendants aujourd’hui, la crise des Gilets Jaunes en France en est un bon exemple.

Des aspirations qui, si elles étaient prises en compte, accéléreraient la transition. Les individus aspirent massivement à adopter des rythmes de vie moins intenses et à vivre davantage en proximité : notre enquête sur les aspirations pour le futur a montré que 8 personnes sur 10 aspirent à ralentir au quotidien et 80 % souhaitent travailler à moins de 30 minutes de chez elles et même 50 % dans leur quartier directement. Elles sont nombreuses également à souhaiter quitter les grandes métropoles dans lesquelles les temps de déplacement explosent, Paris en tête.

Prendre au sérieux les aspirations des citoyens et les enjeux environnementaux nous oblige à en finir avec la dépendance à la vitesse et aux modes de déplacement individuels et émetteurs de CO2. Pour cela, on doit et on peut déployer sans attendre un vrai système alternatif à la voiture : choc d’offre en transports collectifs cadencés, réseaux dédiés aux modes actifs et nouvelle politique industrielle pour de petits véhicules légers et peu émetteurs de CO2 pour ceux qui ne peuvent pas s’en passer.

Dans le même temps, il faut également revoir l’aménagement du territoire pour pouvoir vivre davantage en proximité au quotidien. Cela passe par un redéploiement local de l’activité, des services et des équipements du quotidien autour du domicile : emplois avec, entre autres, le télétravail et l’économie résidentielle qui lui est associée, alimentation, restauration, sports et loisirs, etc. Selon que l’on marche, que l’on utilise un vélo, un véhicule électrique ou les transports collectifs, on doit pouvoir accéder à l’essentiel de ses activités quotidiennes dans un rayon de 2 à 15 km, et cela quel que soit son cadre de vie : campagne, petite ville, ville moyenne, métropole régionale. Cela passe aussi par la fin de la course à la taille que se livrent les métropoles. Pour tout le monde, les déplacements quotidiens seront ainsi moins rapides, les distances plus courtes et la dépendance aux modes carbonés, diminuée.

Sylvie Landriève

s’intéresse à l’évaluation des politiques publiques et à l’implication des citoyens dans leur élaboration. Elle a monté et piloté des projets immobiliers et d’aménagement urbain privés et publics avant de participer à la création du Forum Vies Mobiles.

Christophe Gay

s’intéresse à la question des imaginaires, des représentations et des normes sociales comme organisateurs des modes de vie et des mobilités. Avant de créer le Forum Vies Mobiles, il dirigeait le planning stratégique de la communication de la SNCF.

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