Par les routes de campagne

Comprendre • Pulse #3 • 7 min
Par Marie-Noëlle Bauer

La vie à la campagne peut être synonyme d’épanouissement personnel, mais pour ceux qui habitent des zones rurales et peu peuplées, se déplacer peut relever du parcours du combattant. Analyse des défis complexes de la mobilité rurale et des solutions de transport qui émergent.

C’est le rêve de nombreux citadins : échapper au stress de la ville pour aller s’installer à la campagne et jouir d’une meilleure qualité de vie. Une étude publiée en octobre 2018 par l’Ifop (Institut français d’opinion publique) révèle que 81 % des Français voient le fait d’habiter à la campagne comme un « mode de vie idéal ». Et parmi les ruraux, seulement 5 % déclarent vouloir la quitter (Source).

Pourtant, la réalité est rarement complètement à la hauteur du fantasme. À l’instar des villes, les campagnes ont leurs avantages, mais comportent aussi leur lot de défis. Selon la même étude, si les personnes interrogées sont frileuses à l’idée de s’installer à la campagne, c’est essentiellement en raison du manque de modes de transport (54 %). Un inconvénient qui touche principalement les jeunes, les personnes âgées, les personnes à mobilité réduite ainsi que les chômeurs.

Le développement de la mobilité partagée est devenu un enjeu majeur dans l’Union européenne – dont 57 % du territoire global est constitué de zones rurales, soit environ 24 % de sa population totale. Non seulement les transports renforcent l’attractivité des territoires, mais ils permettent également de contribuer à la réduction des émissions de carbone, tout en améliorant la qualité de vie et la santé publique en général. La simplicité des déplacements constitue une absolue nécessité, y compris pour les résidents des zones rurales, qui se montrent de plus en plus ouverts à des solutions de transport innovantes.

PAS UNE SEULE CAMPAGNE, MAIS PLUSIEURS

Il serait facile de tomber dans le piège d’une perception monolithique de la campagne. En réalité, il en existe plusieurs versions qui diffèrent drastiquement selon leur taille, leur densité et leur isolement par rapport aux métropoles. La topographie, la situation économique et la démographie sont autant d’indicateurs qui permettent de relever des écarts d’habitabilité importants entre les campagnes.

Prenons l’exemple de l’Espagne. Durement touchés par le dépeuplement, de nombreux villages se meurent doucement : plus de 4 000 villages et villes risquent d’être entièrement désertés dans un avenir proche. Cependant, le journal El Pais rapporte, en octobre 2018, que « les zones montagneuses au nord de la capitale connaissent un boom démographique » (Source).

Au cours des 20 dernières années, 42 communes des campagnes de la Sierra Norte sont passées de 17 500 à 26 000 habitants ; une augmentation qui s’explique notamment par l’amélioration de leur connexion avec la zone métropolitaine de Madrid.

Ces chiffres devraient poursuivre leur croissance avec la dotation – approuvée en septembre 2018 – d’une enveloppe de 130 millions d’euros destinée à relancer la campagne environnante de Madrid. Le projet comprend l’installation de l’internet à haut débit et la mise en place d’un service de minibus transportant les enfants vers et depuis leurs activités extrascolaires.

CONNAÎTRE LES BESOINS DES INDIVIDUS AVANT TOUT

Comprendre les besoins spécifiques des habitants est tout aussi important que de comprendre les caractéristiques du territoire. Et alors que les solutions de mass transit tiennent depuis longtemps le haut du pavé dans le secteur des transports collectifs, elles ne constituent plus la seule option aujourd’hui. L’association Action with Communities in Rural England (ACRE) a mis en évidence l’idée que « l’innovation dans les transports passe par des solutions mieux adaptées aux besoins individuels ».

Les fortes attentes en matière de personnalisation obligent l’offre à s’adapter aux individus, dans toute leur diversité. Pour y parvenir, les opérateurs et les Autorités Organisatrices doivent prêter attention aux comportements et aux besoins des citoyens, y compris en zones rurales, et aller plus loin que des analyses classiques de la clientèle et des flux de passagers.

L’IDÉAL DU SUR-MESURE

Pour relever les défis de la mobilité rurale, il est nécessaire de résister à la tentation d’appliquer des concepts pensés pour les zones urbaines ou de se fier uniquement aux outils numériques.

Ayen, petite commune isolée de 720 habitants dans le sud-est de la France, illustre très bien cette approche avec son Ecosyst’M. Une offre qui délaisse entièrement le numérique au profit des interactions humaines. Et pour cause,  20 % des conducteurs de la commune ont plus de 80 ans. Les covoitureurs et les passagers décident conjointement du point de rencontre par téléphone et peuvent se retrouver au domicile, à un arrêt de transport ou encore chez un commerçant partenaire. Les passagers ne participent qu’aux frais de carburant, soit 0,06 €/km.

En résumé, Ecosyst’M va bien au-delà d’une simple amélioration de la mobilité des habitants : elle favorise la solidarité et le lien social au niveau local.

Dans les campagnes, les programmes de partage et les initiatives communautaires se révèlent ainsi souvent plus efficaces que les solutions technologiquement avancées.

Mais la multiplication des services peut semer la confusion chez les passagers. De fait, les Autorités Organisatrices jouent un rôle important de coordination, en veillant à ce que les nouvelles initiatives soient facilement accessibles et compréhensibles.

LA VOITURE RÈGNE ENCORE EN MAÎTRE

Si les véhicules privés restent encore le mode de transport privilégié en zone rurale, ils pourraient toutefois être mieux exploités. Les Autorités Organisatrices doivent soutenir pleinement les solutions de covoiturage, lesquelles permettent de resserrer les liens communautaires tout en réduisant les émissions de carbone.

Dans cette optique, l’un des membres du réseau ACRE, le Humber & Wolds Rural Community Council, a lancé un service de covoiturage bénévole pour soutenir les citoyens. Les conducteurs utilisent leur propre véhicule pour transporter les habitants vers les destinations de leur choix (hôpitaux, cabinets médicaux, magasins locaux, etc.). Les passagers ne paient que 0,30 €/km pour couvrir le carburant et les frais annexes. Une option économiquement raisonnable pour les membres des communautés rurales qui n’ont pas d’autres options de mobilité.

Autre exemple, l’application de Cmabulle (Source), un réseau de covoiturage partenaire de Keolis qui soutient les parents dont les enfants fréquentent la même école ou participent aux mêmes activités périscolaires. Le concept est simple : l’école ou le centre d’activité crée une « bulle de confiance » sur l’application. Ils invitent ensuite les parents concernés à s’inscrire et à se contacter via Cmabulle pour organiser des covoiturages en toute sécurité.

UNE MOBILITÉ À LA DEMANDE

L’une des frustrations soulignées par l’ACRE concerne le fait que les citoyens ruraux n’ont pas accès « à des moyens de transport adaptés au bon endroit, au bon moment ». Ce qui a notamment pour effet d’empêcher certains demandeurs d’emploi d’accéder aux « services et emplois des villes voisines ». Y a-t-il des solutions ? Oui, des projets de mobilité à la demande plus intuitive, comme Filo’R, mis en place par Keolis en Normandie.

Les habitants peuvent réserver (par téléphone, internet ou sur application mobile) à la dernière minute des minibus pour suivre des trajets délaissés par les bus habituels. Avec plus de 750 déplacements par jour, Filo’R offre aux habitants un moyen de transport clés en main pour se déplacer dans leur région et rejoindre les principaux nœuds de transport du réseau. Une initiative qui fait appel à 29 véhicules communautaires, dessert 57 communes de la région et touche environ 50 000 habitants.

VERS PLUS DE FLEXIBILITÉ ?

Même les lignes de bus régulières font l’objet d’aménagements pour mieux répondre aux besoins des habitants des régions rurales, en autorisant les arrêts supplémentaires dans une zone définie. Par exemple, Flexo est un service de bus qui circule selon un horaire régulier, mais permet de s’arrêter sur demande. Il s’est révélé particulièrement efficace dans les banlieues de Dijon, Caen et Bordeaux. Ce service hybride profite à la fois aux passagers et à la collectivité. En effet, il s’adapte non seulement à l’évolution des modes de vie, mais complète aussi le maillage du réseau existant en dehors des heures de pointe et dans les zones éloignées ou commerciales. Les possibilités d’innovation ne s’arrêtent pas là : les autobus scolaires et les véhicules médicaux privés pourraient être mis à disposition d’autres citoyens en dehors des heures de service. Tant que la confidentialité et la sécurité des passagers sont préservées, les opportunités abondent.

ET LES DEUX-ROUES, DANS TOUT ÇA ?

Ils ne sont pas en reste. Selon l’ACRE, les 34 programmes « Wheels to Work » (W2W) – rouler au travail – mis en œuvre dans des régions rurales comme le Shropshire et le Wiltshire, en Angleterre, fournissent « des moyens de transport abordables (souvent des mobylettes, de petites motos et des bicyclettes) pour se rendre au travail, à l’université ou sur leur lieu de formation ». Les utilisateurs paient entre 20 et 40 € (20-35 £) par semaine, selon le type de véhicule. De son côté, W2W fournit une formation de base, une assurance et se charge de l’entretien. L’idée est de mettre le véhicule à la disposition du conducteur jusqu’à ce qu’il obtienne son propre véhicule – ce qui prend généralement six mois.

Faire preuve de créativité et de pragmatisme est essentiel pour imaginer des solutions de mobilité dans les zones rurales.

Des initiatives durables, économiques et inclusives facilitent déjà la vie quotidienne des habitants, tout en développant toujours plus l’attractivité de ces territoires auprès des citadins en mal de grand air.

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