Métiers de la mobilité : transformation tous azimuts !

S'inspirer • Pulse #6 • 6 min
Par Tiphaine Clotault

L’électromobilité gagne du terrain. Les véhicules deviennent autonomes. Les données fluidifient les déplacements, améliorent la sécurité. De plus en plus, dans les villes, on marche, on pédale, on partage et on combine les modes de transport. Avec quels impacts sur l’évolution des métiers de la mobilité partagée ?

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“En 2030, 50 % de nos métiers d’aujourd’hui n’existeront plus”, résumait Ludmila Heitz, Directrice RH et Recrutement des Transports Publics de la région lausannoise, lors du dernier sommet de l’Union internationale des transports publics, en juin 2019. Une façon d’élever les consciences sur l’ampleur des évolutions à venir. Ces 30 dernières années, certains métiers de la mobilité ont disparu – chef magasinier –, d’autres se sont externalisés – le nettoyage –, et, comme ailleurs, beaucoup de fonctions administratives ont fusionné grâce aux outils informatiques. Mais la transformation qui s’annonce sera sans commune mesure. La raison ? La concomitance de ruptures, à la fois technologiques, énergétiques et comportementales, à commencer par les habitudes de déplacement et de consommation des citoyens.

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Lame de fond numérique

Des profils à haut potentiel pour développer le MaaS (Mobility as a Service), l’UX (expérience utilisateur), l’IA (intelligence artificielle) : telles sont aujourd’hui les compétences recherchées par le secteur. Sur les 19 métiers qui ont émergé ces dernières années – comme ceux de conducteur pour personnes dépendantes ou encore mécanicien vélos – plus des deux tiers sont directement liés au numérique, selon le cabinet d’études KYU Lab qui a réalisé, en 2018, un inventaire des principaux métiers actuels du transport public urbain en France pour l’UTP. Y prédominent, sans surprise, les fonctions rattachées aux systèmes d’information. Les Data Scientists, administrateurs de données, ingénieurs cybersécurité, responsables des applications informatiques, et autres gestionnaires de back-office joueront à l’avenir un rôle toujours plus important. Pour protéger les données, développer de nouveaux services aux voyageurs, mais aussi aider les autres fonctions à toujours mieux capitaliser sur les outils digitaux.

Gain de performance

Le numérique imprègne désormais tous les métiers de la mobilité partagée. Il les transforme autant qu’il leur fournit des leviers inédits de performance. Les infrastructures et matériels roulants se bardent de capteurs, deviennent intelligents, dessinant les prémices d’une maintenance connectée, préventive et, déjà, prédictive. La data reconfigure l’exploitation autour d’une chaîne d’expertises nouvelles, depuis la remontée d’informations en temps réel jusqu’à leur analyse grâce à laquelle elle devient un puissant outil d’aide à la décision. Le digital est également clé pour personnaliser la relation avec le voyageur et lui offrir une information instantanée, multimodale, personnalisée et contextualisée. Mais aussi, pour aider les métiers essentiels à la multimodalité (organisation du réseau, information voyageurs, billettique) à intégrer et combiner une offre de modes de transport toujours plus large. “À terme, ce sont tous les métiers qui devront maîtriser la donnée pour gagner en efficacité, estime d’ailleurs Arnaud Julien, Directeur Innovation, Data et Digital de Keolis. Sa gouvernance devra de fait être fortement décentralisée.”

Technicité et relation clients

Toujours plus qualifiés et techniques, les métiers de la mobilité partagée ? Assurément, et ce n’est pas près de s’arrêter. La transition énergétique et l’autonomisation progressive des véhicules vont mobiliser une maintenance plus spécialisée. Le déploiement à grande échelle des bus et navettes autonomes, qui est envisagé à moyen terme, va transformer le métier de conducteur : devenu superviseur, il intervient en cas de nécessité et il assure une maintenance de premier niveau. Libéré de certaines tâches, le conducteur pourra aussi consacrer plus de temps à la relation clients. Un véritable gain d’attractivité pour cette fonction clé du secteur qui peine à trouver des candidats. Cette tendance à la polyvalence des activités concerne d’ailleurs tous les postes au contact du client (contrôleur, agent d’information, de sûreté, de propreté…) ; suite à la crise sanitaire du Covid-19, ces métiers devront durablement coiffer une triple casquette de prévention, médiation et d’information.

Des métiers qui montent en puissance

Jouant un rôle toujours plus stratégique pour accompagner la mobilité partagée dans ses grands défis, certains métiers vont voir leurs effectifs renforcés. C’est ce qu’anticipe l’UTP, qui a projeté les besoins en recrutement dans les réseaux de transports urbains d’ici à 2026. C’est le cas des métiers des systèmes d’information (+ 128 % de postes comparé à 2016) mais aussi de ceux rattachés à la sûreté et à la QHSE (qualité, hygiène, sécurité, environnement) dont les ressources humaines devraient progresser de 46 % sur la même période. Leurs missions : gérer de nouveaux risques (terrorisme, harcèlement sexuel, épidémie…) et concevoir les protocoles de sécurité des futurs matériels roulants. Dans l’exploitation, les métiers de la vérification et de la régulation devraient, quant à eux, devenir le deuxième pôle de recrutement (+ 35 % d’effectifs en 2026) après les conducteurs. Ils seront en effet en première ligne pour gérer un trafic toujours plus complexe et accentuer la lutte contre la fraude.

La prospective pour se projeter à plus long terme

Mais avec quels nouveaux métiers exactement en 2030 ? Nul ne saurait le dire pour l’instant. “La grande incertitude, explique le cabinet d’études KYU Lab, ce sont les transformations technologiques du secteur : quelle sera leur vitesse d’appropriation ? Pour le véhicule autonome, par exemple. Et quels seront les futurs modes de propulsion choisis ? Entre le véhicule électrique, hybride, la pile à combustible, on ignore encore quelle solution va s’imposer et avec quelles parts de marché.” Alors, comment anticiper néanmoins ? Étudier les scénarios possibles pour demain, c’est justement le travail des prospectivistes. En 2018, le livre de prospective-fiction Capsules intemporelles avait ainsi imaginé, en co-construction avec Keolis, 20 récits futuristes liés à la mobilité. En s’inspirant, par exemple, d’un projet du gouvernement britannique – finalement abandonné avec la crise de 2008 – d’appliquer à chaque citoyen un quota d’émissions de CO2. Dans un monde où nos déplacements seraient dès lors limités, l’ouvrage soulevait l’hypothèse d’une “silver ecology” où les personnes âgées rétrocéderaient aux jeunes des quotas de mobilité contre des services à la personne.

Une réinvention permanente

“Le monde est de plus en plus incertain ; les attendus exigés vis-à-vis de la mobilité de demain seront liés à l’adaptabilité, l’efficience et l’agilité, poursuit Arnaud Julien. Donc plutôt que des nouveaux métiers, je pense qu’on s’achemine vers leur adaptation en permanence.” Dans ce qui peut apparaître comme une navigation à vue, le secteur du transport public dispose d’un atout majeur : sa capacité à se réinventer. “Régulièrement remis en concurrence, les acteurs de la mobilité partagée savent faire preuve de réalisme et de créativité, estime le cabinet KYU Lab. Chaque année, leurs équipes projet se remettent en cause pour proposer aux Autorités Organisatrices des améliorations en termes de performance, d’exploitation, de nouveaux services. À chaque fois, on a un site pilote et l’évolution est incrémentale mais contrairement à d’autres secteurs d’activité, la réflexion est continue.”


Point de vue

Soazig Sarazain

Directrice des Affaires sociales de l’Union des transports publics et ferroviaires (UTP)

“S’adapter à l’accélération du rythme d’émergence de métiers qui sont par définition difficiles à imaginer aujourd’hui : c’est un des enjeux de la refonte à venir de la Classification des métiers de la Convention collective nationale des réseaux de transports urbains de voyageurs qui définit notamment leur salaire minimum. Sa version actuelle, qui date de 1986, est devenue obsolète. Pour cela, nous allons introduire une méthode dite de “critères classants”, par exemple, la qualification requise pour ce nouveau métier, son niveau de management, d’autonomie et de responsabilités. En y associant une graduation, assortie d’un nombre de points, la Classification serait en mesure d’indiquer une rémunération minimale pour chaque nouveau métier.”

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