Les leçons de Shanghai

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Par Julien Thèves

Cet hiver 2019-2020, les transports collectifs de la capitale économique chinoise ont subi une crise majeure qui a touché progressivement les villes du monde entier. Retour sur une période riche en enseignements avec Shanghai Keolis, qui a vu dès le mois de mars revenir ses passagers et ses projets…

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En janvier 2020, alors que le Nouvel An chinois approche et que des millions de gens s’apprêtent à voyager pour retrouver leur famille, l’inquiétude s’empare de la Chine et du monde. Le 25 janvier, on dénombre 1 300 contaminations et 41 morts dus au Covid-19, principalement à Wuhan, à 800 km de Shanghai. Le président Xi Jinping déclare que la situation est “grave” et que l’épidémie “s’accélère”. Dès lors, dans la mégapole aux 24 millions d’habitants comme dans l’ensemble du pays, tout est mis en œuvre pour faire barrage à la maladie. “Profondément marquée par l’épidémie de SRAS en 2002, la Chine disposait de stocks de masques”, explique Bertrand Laude, Directeur général de Shanghai Keolis. “Nous en avons fourni immédiatement à nos salariés. Nous avons également généralisé la prise de température de nos équipes. Enfin, nous avons suspendu les repas en commun et la relève en face-à-face : un salarié quittant son poste désinfectait celui-ci et notait ses observations sur un papier, tandis que son remplaçant prenait connaissance du compte-rendu. Grâce aux exercices sanitaires que nous faisons régulièrement, nous avons pu être vraiment réactifs. Le plus difficile a été de se coordonner à distance, puisque bon nombre de mes collaborateurs étaient en congé pour le Nouvel An ou déjà confinés chez eux”.

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Réduction du trafic et report vers la voiture

Afin de contenir l’épidémie, le Gouvernement prolonge de huit jours la semaine fériée du Nouvel An. Shanghai Keolis réduit de 25 % le trafic de ses trois lignes et continue à appliquer les mesures barrières. “À ce moment-là, début février, nous ne connaissions pas encore exactement le mode de transmission du virus – la peur était bien réelle. Nous avons beaucoup échangé avec nos collaborateurs pour les rassurer”, se souvient Bertrand Laude. Quand les Chinois rentrent de vacances, le trafic demeure limité et certaines entreprises ou administrations restent fermées. La fréquentation des transports publics est cinq fois moins importante (5 000 passagers par jour dans le tram de Songjiang ainsi que 5 000 dans le métro de Pujiang, contre 35 000 passagers pour chacun des deux modes habituellement ; à l’aéroport, suite à l’arrêt des vols internationaux, la navette ne transportait plus que 25 000 passagers par jour, contre 100 000 en temps normal !). Pourtant, les Shanghaïens commencent à retourner au bureau, car le télétravail se pratique peu. Ils optent alors majoritairement pour la voiture et délaissent les transports collectifs. En quelques jours, les embouteillages sont déjà de retour, avec un trafic matinal important (à près de 90 % de la normale fin février). Sur le parcours du tramway, des collisions avec des véhicules sont alors à déplorer. “Nous nous sommes rapprochés de la police et avons fait remonter ce sujet de la priorité des trams au carrefour, déjà prégnant avant la crise”, souligne le manager.

JE MONTE DANS LA RAME ? JE SCANNE LE QR CODE.
Dans chaque rame, un sticker présente un QR code. Les voyageurs sont invités à le scanner pour déclarer leur présence ce jour-là, à cette heure-là, dans cette rame précise. Si jamais un passager présent le même jour est déclaré positif au Covid quelques jours après, les voyageurs sont alertés par SMS et peuvent aller se faire tester gratuitement dans un dispensaire. Une enquête a prouvé que plus de 80 % des passagers du métro du Pujiang ont bien scanné ce QR code à chaque voyage.

Désinfection générale

Dans une ville qui sera finalement très peu touchée par la maladie (moins de 400 cas dénombrés officiellement), Shanghai Keolis renforce ses mesures de sécurité. “Outre les mesures barrières appliquées par nos équipes, nous nous sommes attelés à la désinfection générale de nos rames. En accord avec nos partenaires locaux, la prise de température des passagers a été systématisée, comme sur l’ensemble du réseau de la mégapole : une personne malade était immédiatement isolée, avant sa mise en quarantaine. Malgré la forte demande en thermomètres frontaux, nous en avons trouvé rapidement grâce à notre partenaire majoritaire, le groupe Shentong”, détaille Bertrand Laude. Tout cela va de pair avec le renforcement de la ventilation dans les rames, les stations, les tunnels et les bureaux, ainsi que le développement de la signalétique et la diffusion d’annonces pour rappeler l’obligation de porter un masque et de se tenir à distance les uns des autres. Parce que la Chine est frappée en premier par la pandémie, Shanghai Keolis est pionnière sur le déploiement de ces mesures, que bon nombre de réseaux dans le monde imiteront ensuite. L’entreprise sera même invitée par l’Union Internationale des Transports Publics à partager ses bonnes pratiques avec d’autres acteurs du transport collectif. “À aucun moment, nous n’avons dû interrompre nos services”, se félicite le Directeur général.

Reconquérir les passagers

En mars, Shanghai Keolis communique pour promouvoir son offre et rassurer les passagers. L’entreprise choisit TikTok, application mobile de partage de vidéos qui a l’avantage de pouvoir cibler ses messages géographiquement, c’est-à-dire à proximité de la ligne de métro ou de tram. “Les voyageurs qui ne disposent pas d’un abonnement au réseau de transports doivent acheter un jeton à l’unité pour se déplacer. Nos petits clips expliquent par exemple que ceux-ci sont totalement désinfectés”, détaille Bertrand Laude. “Nous rappelons que nos lignes sont efficaces et sûres.” Car en ville, au printemps, la peur est toujours là. “Pourtant, d’après une enquête de satisfaction, 99 % de nos clients estiment que la désinfection des rames ou la prise de température des voyageurs est efficace, voire très efficace. Les chiffres sont comparables pour la propreté des stations, la prévenance du personnel ou la pertinence de la signalétique”. À partir d’avril, l’épidémie s’éloigne. Le trafic augmente, en même temps que la fréquentation. On s’approche des niveaux d’avant-crise dans le métro de Pujiang (80 % de la fréquentation habituelle, en mai) et, dans une moindre mesure, dans le tram de Songjiang (67 % de la fréquentation habituelle, en mai).

LES LAMPES À UV-C DÉSINFECTENT L’AIR DANS LES TRAMS
Les tramways circulant sur la ligne de Songjiang (modèles Citadis fabriqués par Alstom) sont tous équipés de lampes à ultraviolets à courte longueur d’onde (UV-C) présentes dans les blocs de climatisation fabriqués en série en Chine. Grâce à ces rayons, l’air entrant dans la rame est automatiquement désinfecté. Ce système est opérationnel sur l’ensemble de la ligne de Songjiang depuis le début de la pandémie.

Les projets redémarrent aussi !

Désormais, les idées affluent pour rendre le tram et le métro encore plus attractifs. Un partenariat avec le consortium bancaire China UnionPay est à l’étude pour offrir des tickets à des prix très réduits (0,1 ¥ soit 0,013 €, contre 2 ¥ habituellement). Shanghai Keolis prévoit aussi d’augmenter la vitesse moyenne de son tram (à 23 km/h, contre 17 km/h actuellement). En juin, les projets de développement reprennent vie. “Nous ambitionnons notamment de faire circuler un tram à Jiaxing, ville voisine de Shanghai”, se projette Bertrand Laude. Covid ou pas, la Chine reste la Chine, et la demande ainsi que les enjeux de mobilité restent immenses…

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