Le MaaS, une petite révolution ?

Comprendre • Pulse #4 • 5 min
Par Lesley Brown Par Piia Karjalainen Senior Manager, MaaS Alliance (Finlande)

Le MaaS – Mobility as a Service – est une approche bien spécifique de la mobilité. Il a pour ambition de faciliter la vie des passagers en mettant à leur disposition une plateforme unique – la plupart du temps une application mobile – pour rechercher des itinéraires multimodaux et « porte-à-porte », et les réserver en temps réel sans difficulté. Mais le MaaS peut-il vraiment révolutionner la manière dont nous concevons et utilisons les transports ? Pour le savoir, Pulse a rencontré Piia Karjalainen, Senior Manager, MaaS Alliance.

Le MaaS a-t-il vraiment le potentiel de révolutionner la mobilité ?

Je me réjouis du terme « révolutionner » parce que le MaaS, c’est à la fois changer la façon dont le transport est « consommé » et aussi celle dont il est géré. Avec le MaaS, les systèmes de transport offrent à l’utilisateur une place centrale et gagnent en efficacité. En misant sur une organisation plus intégrée des transports publics, des modes de transport partagés à la demande et des véhicules privés, le MaaS optimise l’allocation des ressources par rapport à la demande. Les Autorités Organisatrices de Mobilité peuvent ainsi mieux gérer les différents modes de transport présents sur leur territoire.
Il y a souvent un malentendu sur le sujet du MaaS, reposant sur la croyance qu’il faudrait un environnement complètement dérèglementé pour que cela fonctionne. Au contraire, le MaaS a besoin d’une nouvelle réflexion règlementaire, qui fixe un cadre et des objectifs politiques clairs, tout en laissant suffisamment de place à l’innovation. Un tel projet ne peut se réaliser sans la participation active des autorités publiques. Donc oui, je pense que le terme « révolution » est tout à fait approprié !

Quels en sont les avantages ?

Même dans les pays développés, le secteur public est confronté à des restrictions budgétaires toujours plus strictes. L’inadéquation des capacités de transport (réseaux de transport public, routes, etc.), la congestion et la pollution y sont souvent un problème. C’est ce qui rend le MaaS si intéressant.
Par ailleurs, les mesures initiées pour réduire les émissions de carbone, dont le secteur des transports est un contributeur majeur, se sont révélées infructueuses, comme le démontre la croissance annuelle des émissions depuis 1990. En rendant les transports publics plus attractifs et durables, et en encourageant leur fréquentation, le MaaS représente une excellente nouvelle pour l’environnement.

27%
En Europe, les transports sont la première source d’émissions de carbone. Ils représentent 27 % du total des émissions de l’Union européenne, et 45 % de ces émissions proviennent des voitures. Les transports sont également le seul secteur qui a vu ses émissions augmenter depuis 1990, entraînant l’augmentation des émissions globales de l’UE en 2017.

Source : transportenvironment.org

Quels sont les acteurs qui peuvent faire la différence dans le déploiement massif du MaaS ?

Des acteurs très différents les uns des autres, à commencer par les villes et les Autorités Organisatrices de Mobilité. Le MaaS a également besoin de partenaires privés prêts à apporter des innovations et des capitaux, indispensables au déploiement des applications dédiées. En tant que fournisseurs de solutions de mobilité, les opérateurs de transport public jouent aussi un rôle fondamental. Que ce soit des sociétés de transport à la demande, de covoiturage ou de trottinettes électriques, ou encore des opérateurs spécialisés dans le partage de données ou l’intégration de solutions de paiement, par exemple. Le potentiel du MaaS ne pourra s’exprimer que si tous ces acteurs, ouverts au changement, y contribuent collectivement et activement.

Mais j’ai aussi pu constater, dans le cadre de ma mission au sein de l’Alliance MaaS, que le noyau d’acteurs s’était élargi. L’intérêt croissant des sociétés de conseil et d’assurances pour le sujet est un indicateur d’un marché à fort potentiel. Pour ces entreprises, le secteur de la mobilité est devenu une réelle opportunité commerciale et elles souhaitent aujourd’hui faire partie de l’écosystème. D’un côté, les sociétés de conseil aident les organisations publiques et privées à lancer leur initiative en matière de MaaS ; de l’autre, les compagnies d’assurances contribuent à renforcer la fiabilité et la flexibilité du MaaS, en créant un cadre de protection des passagers, ou en proposant de nouvelles options d’annulation de voyage, par exemple.

Dans le cadre de son programme pour la recherche et l’innovation Horizon 2020, l’UE développe trois projets :
• MyCorridor
• MaaS4EU
• iMOVE.

Quels autres facteurs détermineront le succès du MaaS ?

Sur le plan technique, nous avons deux leviers. D’abord, la data, dont la disponibilité et le partage, ainsi que la sécurisation, sont une condition essentielle au succès du MaaS. On parle ici de données précises et de qualité, pour la plupart en temps réel. Ensuite, l’intégration des services de mobilité. Les services doivent en effet être regroupés et intégrés au sein d’une même offre, ce qui suppose la mobilisation de plusieurs acteurs et l’amélioration de l’interopérabilité des modes.
Mais pour que le MaaS fonctionne, nous devons aussi adopter de nouveaux modèles commerciaux et de collaboration, où profits et risques sont partagés sur une base égale. Chaque partie prenante doit être satisfaite du modèle utilisé, au risque de perdre des partenaires clés. Les pouvoirs publics doivent donc considérer le MaaS comme un moyen d’atteindre leurs objectifs en matière de politique de transport. De leur côté, les opérateurs doivent l’appréhender comme un moyen de générer plus de fréquentation.

Selon vous, quel rôle les Autorités Organisatrices de Mobilité devraient-elles jouer ?

Je comprends parfaitement que le MaaS représente un défi pour les AOM car il constitue un environnement opérationnel complètement nouveau. Mais aujourd’hui, le marché de la mobilité évolue bien plus rapidement qu’avant et d’une manière moins « contrôlable ». Le MaaS n’est qu’un exemple parmi d’autres de ce changement, tout comme le sont les services de trottinettes électriques, qui peuvent s’inviter dans l’espace public du jour au lendemain, sans que les autorités n’aient été préalablement impliquées.
Je pense que les décideurs de la mobilité doivent rester concentrés sur la définition des objectifs et des conditions de mise en œuvre du MaaS sur leur territoire. Ce sont eux qui doivent définir les termes de la collaboration entre les différentes parties prenantes du MaaS, dans l’intérêt des citoyens. Leur rôle est donc essentiel.

Après un projet pilote à Göteborg en 2013, la startup suédoise UbiGo a été relancée à Stockholm en 2018. Elle propose une application qui permet un accès unique à différents services de mobilité, en partenariat avec le fournisseur de plateformes Fluidtime et Storstockholms Lokaltrafik (SL), opérateur régional de transport public.

Piia Karjalainen

Senior Manager, MaaS Alliance (Finlande)
Diplômée en sciences économiques, Piaa Karjalainen a effectué toute sa carrière dans le domaine des transports. Après avoir œuvré au sein du ministère des Transports finlandais, elle a été conseillère politique au Parlement européen. Depuis 2017, elle dirige MaaS Alliance, un partenariat public-privé international ayant pour but de développer le MaaS (Mobility as a Service). Piia Karjalainen revient pour nous sur les perspectives enthousiasmantes du MaaS, et sur les meilleures stratégies à mettre en œuvre pour y parvenir.

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