« Le Green Deal doit être la boussole du plan de relance économique »

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Après la crise du Covid-19, les Autorités Organisatrices de Mobilité doivent développer une nouvelle stratégie de report modal. En dépend le succès du Green Deal, qui vise la neutralité carbone des pays membres de l’UE en 2050, estime Mohamed Mezghani, Secrétaire général de l’Union Internationale des Transports Publics (UITP).

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Interview

Mohamed Mezghani, Secrétaire général de l’Union Internationale des Transports Publics (UITP)

Quelles leçons tirez-vous de la période que nous venons de traverser pour la mobilité ?

Le premier impact de cette crise sans précédent a été de réduire de façon drastique les déplacements. Pendant le confinement, les réseaux de transports ont perdu près de 90 % de leur fréquentation. Les rues soudain désertes ont permis de se rendre compte de la place accordée par les villes à la voiture, de voir à quel point elles ont été bâties autour d’elle. Avec le déconfinement, beaucoup de gens ont pris leur vélo pour se déplacer, si bien que les couloirs réservés aux cyclistes ont été élargis de façon temporaire. Les piétons, quant à eux, n’avaient pas assez d’espace sur les trottoirs et ont dû descendre sur la chaussée pour éviter de se croiser. On voit par ailleurs, depuis la sortie du confinement, de nouveaux comportements et rythmes se dessiner : appel à poursuivre le télétravail, étalement des arrivées et des sorties dans les entreprises et les établissements publics, livraisons à domicile au détriment des courses en hypermarché… Tout cela a un impact sur les déplacements et sur l’évolution de la répartition modale : la voirie doit être réaménagée en donnant la priorité au vélo, à la marche et aux transports publics. Cela va prendre du temps – au moins deux ans, selon moi – pour que l’on trouve un nouvel équilibre.

Le déconfinement pose de nombreux problèmes dans les transports publics. Comment rassurer les passagers qui continuent d’avoir peur d’y attraper des virus ?

Les gens se posent des questions, c’est normal. Toutefois, le risque de contracter le virus est relativement moindre dans les transports collectifs que dans d’autres espaces publics, selon des études sanitaires récentes. Néanmoins, il faut tenir compte de cette perception et restaurer la confiance en multipliant les opérations de nettoyage et de désinfection. Le métro de Séoul, par exemple, est désinfecté 14 fois par jour ! Il faut non seulement le faire mais aussi le faire savoir et le rendre visible, quitte à mener des opérations pendant que les gens sont à bord et que les véhicules sont en station. La communication sur la propreté des installations doit être renforcée. Des opérations promotionnelles seront probablement nécessaires pour rendre les transports publics plus attractifs. Il sera aussi utile de rappeler leurs bénéfices en revenant aux fondamentaux de la mission de service public, qui a été assurée pendant la crise, malgré les risques.

Quels sont ces bénéfices ?

En termes de sécurité, par exemple, le risque d’avoir un accident est dix fois moindre qu’en voiture. Les transports publics sont aussi moins coûteux pour les passagers et plus respectueux de l’environnement que l’automobile. Ils consomment ainsi quatre fois moins d’énergie par personne transportée. Les transports publics de surface utilisent l’espace de voirie beaucoup plus efficacement. Enfin, ils sont un facteur d’inclusion sociale, car ils visent à s’adresser à tous, quels que soient les niveaux de revenus.

Comment faire appliquer les mesures de distanciation physique ?

Pour l’UITP, la distanciation physique est incompatible avec les transports publics, qui sont souvent des transports de masse. Une telle mesure ne peut être mise en place qu’à titre exceptionnel. En Asie, par exemple à Hong Kong ou à Séoul, la distanciation sociale n’existe pas, elle n’a jamais été imposée. 99 % des usagers portent un masque, alors qu’il n’est pas obligatoire. Pourtant, le virus est le même. On a constaté qu’il y avait moins de transmission quand les gens ne se parlaient pas. C’est ce qu’on demande aux usagers au Japon et à Singapour. Force est de constater qu’aucun cluster n’est né dans ces pays, ni même en France. Aussi les opérateurs peuvent-ils avoir confiance dans les mesures de protection qu’ils ont prises. Il ne faudrait pas que cette crise sanitaire se transforme en crise de confiance.

Quelles sont les priorités de l’UITP ?

Avec la crise, nous avons appris à être plus réactifs, plus inclusifs et à avoir plus d’impact. Nos réunions à distance ont permis de toucher plus de membres que lors de nos réunions physiques, où seuls les Européens se déplacent la plupart du temps. Le sentiment d’appartenance à une communauté est devenu plus prégnant. Avant la pandémie, nous avions défini cinq priorités : la décarbonisation de la mobilité, la transformation digitale – aussi bien dans la manière de gérer les entreprises que dans la relation avec le client –, le développement des nouveaux métiers, le défi du financement, les villes orientées transports publics – ou comment leur donner plus d’importance. Ces sujets sont toujours d’actualité : la crise a démontré combien nos métiers sont essentiels au fonctionnement de la société et de l’économie – celui de conducteur de bus, notamment. Elle a aussi fait apparaître de nouveaux sujets liés à la santé et à la gestion de crise. Singapour a été peu touchée par le virus parce qu’elle avait conçu, après la crise du SRAS en 2003, des plans qui lui ont permis de faire face au Covid-19.

Alors que le confinement a produit des effets rapidement mesurables sur la qualité de l’air, comment accélérer la transition écologique ?

Il y a un risque qu’on se focalise sur la sortie de crise sanitaire en oubliant les questions écologiques. Des industriels de l’automobile ont demandé de geler ou de revoir à la baisse les normes environnementales. C’est inacceptable et dangereux. L’Organisation Mondiale de la Santé (OMS) a clairement démontré que le virus se propage davantage dans un environnement pollué. C’est une raison supplémentaire pour accélérer la prise de conscience. D’où l’importance de rappeler les atouts des transports publics dans le contexte de la transition énergétique.

Quels sont les principaux défis du Green Deal, porté par la commission européenne, pour les autorités organisatrices de mobilité et les opérateurs ?

Le Green Deal doit absolument être intégré dans le plan de relance économique post-Covid-19. Il doit même en être la boussole, car il faut continuer à raisonner sur le long terme. En 2018, les bus, tramways, métros, trains de banlieue et régionaux en Europe ont transporté près de 60 milliards de passagers, soit plus de 40 milliards de déplacements en voiture évités. Augmenter l’utilisation des transports en commun est l’une des solutions pour répondre aux ambitions du Green Deal. La Commission devrait mettre en place des politiques de réallocation de l’espace au profit des transports publics pour améliorer la qualité de vie des citoyens et diminuer le niveau de pollution. Les transports représentent environ un quart des émissions de gaz à effet de serre. C’est l’une des principales causes de pollution atmosphérique dans les villes. C’est un secteur qui n’a pas observé de réduction de ses émissions, contrairement au bâtiment ou à l’industrie. Pire, les transports voient leurs contributions augmenter, en raison notamment de l’utilisation de la voiture. C’est pourquoi les Autorités Organisatrices doivent développer une stratégie de report modal. Les principaux défis du Green Deal relèvent du succès de celle-ci : développement de la multimodalité, valorisation des modes les moins énergivores, digitalisation, automatisation, électrification… Bref, tout ce qui conduit à une meilleure efficacité de l’exploitation des réseaux de transports. La dimension énergétique et environnementale des transports en ville est liée à cette répartition modale. Les Autorités doivent organiser le schéma de la mobilité afin de trouver le bon équilibre entre les différents modes. Les villes où il y a le moins de voitures ont les meilleurs résultats : Oslo, Copenhague, Stockholm, Amsterdam… Il y a une vingtaine d’années, la municipalité de Vienne avait fixé comme objectif d’avoir un tiers de transports publics, un tiers de voiture et un tiers de vélos et de marche. Les transports publics représentent aujourd’hui 39 % dans la répartition modale. C’est remarquable.


Mohamed Mezghani

Mohamed Mezghani travaille depuis plus de 30 ans dans le secteur du transport public. Depuis janvier 2018, il est le Secrétaire général de l’Union Internationale des Transports Publics (UITP). Auparavant, il était consultant indépendant pour plusieurs projets en Afrique et au Moyen-Orient. Ses domaines d’expertise couvrent notamment les relations entre les parties prenantes du secteur du transport public, l’exploitation des réseaux de transports publics et la politique de mobilité durable.

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