Le ferromodélisme, ou le vagabondage de l’imaginaire

S'inspirer • Pulse #6 • 6 min
Par Tiphaine Clotault

Pour son million d’adeptes à travers le monde, le modélisme ferroviaire est avant tout un espace de liberté et de création. Un temps pour soi soustrait à la vie quotidienne quelques heures par semaine, voire plus, pour exprimer des centres d’intérêt très variés. Découverte d’une passion relativement méconnue du grand public.

C’est une passion d’enfance qui se refait une place dans la vie d’adulte. Des récits de petits trains électriques, qui résonnent de rires et de fêtes en famille, plus ou moins soigneusement rangés dans leurs coffrets à l’adolescence. D’études, de responsabilités familiales, professionnelles, et du temps qui passe. Et puis, un jour, l’envie de rouvrir les cartons renaît, par “besoin de créer à nouveau”, de “retrouver du temps pour soi”. Souvent à la trentaine, parfois bien plus tard, mais pour ne plus jamais les quitter. L’inclination de jeunesse est intacte mais a gagné en maturité.

Il y a les ferromodélistes qui aimeront toute leur vie faire circuler les trains, quand d’autres préfèreront toujours concevoir le monde qui les entoure. Sur le réseau que Bernard Déluard a construit dans son jardin, en Bourgogne, les pentes sont parfois sévères : “Il faut limiter la longueur des wagons, prévoir des doubles tractions… ces manœuvres donnent lieu à beaucoup de jeux”. Le créateur parisien du P’tit Train de Paris-Saint-Lazare (PSL), en revanche, puise son inspiration dans la beauté des bâtiments autour de la gare Paris-Saint-Lazare qu’il reproduit à partir de photographies réelles : “Ma maquette est terminée mais je suis en train de les retravailler entièrement avec plus de finesse et de détails”.

Car chemin faisant, d’autres centres d’intérêt se sont affirmés et nourrissent désormais leur créativité. L’architecture, l’histoire, la poésie, la sociologie des gens autour du chemin de fer leur soufflent des univers hyperréalistes ou, au contraire, pleins de fantaisie. C’est, par exemple, le cas d’Isabelle qui, à travers le ferromodélisme, donne vie à sa passion pour la préhistoire ou les arts populaires. Pour d’autres encore, la mécanique et l’informatique sont parfois devenues des métiers et renouvellent à l’envi le plaisir qu’ils ont à dessiner et à construire eux-mêmes leur matériel roulant, à parfaire la technicité de leur réseau.

Tous poursuivent une même quête : la perfection, ou tout au moins tendre vers la satisfaction du travail accompli. “Dans le désir de construire une maquette, résume Yann Baude, rédacteur en chef du magazine français de référence Loco-Revue, il y a toujours la volonté de créer un monde idéal qui s’échappe du quotidien, qu’il s’agisse d’un passé révolu ou d’un présent embelli. Les territoires d’expression sont quasi-infinis mais les modélistes ont tous un trait commun : la persévérance à donner vie à cet imaginaire.” Certains s’épanouissent dans l’émulation des clubs de modélistes, forums sur internet et salons d’exposition et dévoilent chaque année de nouvelles créations. D’autres préservent leur passion comme un jardin secret et retravaillent leur réseau à l’infini. L’important, c’est de continuer à rêver.


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“J’assume la part de nostalgie de mes réseaux des années 1960, 1970 qui me replongent dans les voyages en train des grandes vacances, vers chez mes grands-parents. En revanche, je n’ai pas d’attachement particulier aux maquettes que je crée – une par an depuis 30 ans. Je les échange, je les donne à des amis. Voir leurs défauts me permet d’imaginer la prochaine pour faire en sorte qu’elle soit toujours mieux réussie.
Actuellement, je construis un petit pavillon de banlieue qui prendra place dans un jardin fleuri à l’extrémité d’une gare. J’aimerais qu’il soit assez confortable pour donner envie d’y emménager.”
Yann Baude,
rédacteur en chef du magazine Loco-Revue


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“Ce réseau de jardin, avec ses 70 mètres de voie qui desservent trois gares, c’est 30 années de passion : pour la technique, le décor et la vie du chemin de fer. Le viaduc à trois arches finalisé il y a un an était son ultime extension. Mais entre l’entretien de la végétation, la modernisation du réseau et sa remise en état après des intempéries, il y a toujours à faire !”
Bernard Déluard, Dijon


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“Chaque réseau naît d’un thème créatif tout simple – l’art pariétal, la nuit… – puis mon imagination se met en marche : j’écris l’histoire que je vais raconter à travers ma maquette, je me documente pour créer les éléments d’un décor réaliste ; le rail vient s’y intégrer comme un moyen de se déplacer. C’est ainsi que se sont développés mes deux petits trains touristiques à la découverte d’une grotte préhistorique et d’un hameau de montagne pendant la fête de Noël.”
Isabelle, créatrice de “Pimbelles Carhye, octobre” et du “Tacot des Planteaux”


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“Paris est assez peu représentée par les modélistes ferroviaires, mais j’y suis né et j’aime cette ville. Au départ de la gare Saint‑Lazare, le réseau à 5 voies du secteur des Batignolles et les beaux bâtiments qui l’entourent est le plus esthétique de la capitale. Comme c’est à côté de chez moi, c’est une source d’inspiration vivante. En revanche, je ne cherche pas à reproduire les circulations à l’identique. J’y fais rouler les trains que j’aime : des rames couchettes, des trains Corail et de banlieue à deux étages. Ma maquette est achevée mais je la retravaille entièrement pour la rendre encore plus réaliste.”

Le créateur du P’tit Train de PSL


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« Je n’aurais pas acquis toutes ces connaissances techniques sans le soutien et les encouragements des autres membres de la NMRA qui fédère environ 20 000 pratiquants dans le monde. Réseau de partage de savoir-faire, cette organisation née il y a 75 ans aux États-Unis est unique par son programme de formation au modélisme ferroviaire. Aujourd’hui, j’ai des amis ferromodélistes un peu partout avec qui je peux échanger. »

Jonathan A.C. Small, Vice-Président de la National Model Railroad Association (NMRA) pour la région Grande-Bretagne

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