Je fraude, moi non plus

Découvrir • Pulse #5 • 5 min
Par Adeline Tissier

Opportuniste ou organisée, la fraude dans les transports en commun n’est pas un problème isolé. Mouvante, plurielle, elle touche tous les réseaux, toutes les villes, tous les pays, mais à des degrés divers. Pulse lève le voile sur les réalités économiques et sociales de ce phénomène et sur les leviers d’action à mettre en place pour une lutte antifraude efficace.

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Quels leviers antifraudes ?

3 min

En France, c’est une image bien connue : Jacques Chirac, ancien président de la République, enjambant un tourniquet dans le métro parisien alors qu’il était maire de Paris, en 1980. La scène, largement médiatisée, est symptomatique des petites libertés que chacun s’autorise à l’égard de son réseau de transport, une fois de temps en temps, ou plus régulièrement.

Est-ce parce que les transports collectifs sont considérés comme un espace public appartenant à tous ? Par manque de moyens financiers ? Suite à un imprévu sur son parcours ? C’est tout cela à la fois. Bien que l’on cherche à définir des catégories de fraude, le constat est sans appel : il existe autant de raisons de frauder… que de fraudeurs. La moitié d’entre eux estiment même que leur infraction n’est pas de leur faute (Source), mettant en cause une panne de distributeur ou un temps d’attente trop long aux guichets…

Cachez cette fraude que je ne saurai voir

Qu’elle touche 1 % des voyageurs comme à Shanghai , 6 % à Londres ou 20 %, comme à Marseille, la fraude est difficile à saisir car le phénomène est souvent mal étudié. La ville de Montréal a même reconnu, en 2019, ne disposer d’aucune statistique récente sur la fraude dans le bus et le métro, révélant l’absence d’une stratégie clairement définie (Source).

Pour Christophe Merlin, Directeur Sûreté & Lutte contre la Fraude de Keolis, la raison est simple : “La fraude est un sujet soit honteux, soit secret. Elle révèle le plus souvent un constat d’échec de tout le processus antifraude – de la définition de l’offre et des prix à la politique de répression, en passant par la communication et la dissuasion. En outre, l’engagement des opérateurs et des Autorités Organisatrices pour comprendre et réagir au phénomène est très inégal. Et les chiffres ont souvent été minorés ou orientés. Basés sur le taux de fraude apparent (issu des opérations de comptage), ils sous-estiment généralement le taux de fraude réel, qui serait quatre fois plus important.” C’est ce que révèle le Cerema (Source) et confirme la Cour des comptes française (Source).

En Europe, l’UTP s’est emparée du sujet, et en France, le ministère des Transports travaille à l’établissement d’une définition harmonisée qui permettra d’évaluer la fraude à partir d’un référentiel commun. “Chercher une évaluation plus fine, c’est aussi admettre l’ampleur du problème, et affirmer une volonté de contrer le phénomène”, souligne Christophe Merlin.

“D’autant que les méthodes des fraudeurs sont de plus en plus sophistiquées”, explique Xavier Arrufat, Fondateur et Directeur général de AWAAIT Artificial Intelligence. “On observe l’émergence d’un système d’alerte sur les applications mobiles. Les utilisateurs échangent des informations sur la présence de contrôleurs sur les lignes.”

Un risque économique majeur

Pour les AOM et les opérateurs, les risques engendrés sont de taille. Ils relèvent, bien sûr, de la sécurité des voyageurs et du personnel. Ce sont les premières victimes de la dégradation de la qualité des transports collectifs.

Mais les risques sont surtout financiers. Les pertes engendrées par la fraude restreignent fortement les décisions d’investissement. Une mauvaise nouvelle pour les projets de modernisation de réseaux, d’amélioration du service client ou les opérations de maintenance.

Ces pertes sont d’autant plus importantes que les réseaux font actuellement face à un effet ciseau (Source). D’un côté, les coûts augmentent – il faut s’agrandir, étendre sa gamme de services – et de l’autre, des recettes diminuent sous l’effet de la multiplication des abonnements ou de la baisse des voyages plein tarif. En France, la Cour des comptes estime que le manque à gagner – tous opérateurs confondus – avoisine les 500 à 600 millions d’euros par an.

Les leviers d’action

Alors, comment agir ? Certaines mesures ont déjà fait leurs preuves. “C’est le cas, par exemple, du ciblage des opérations de contrôle sur les lieux et les créneaux horaires les plus touchés, grâce à la data prédictive”, explique Xavier Arrufat. L’installation de barrières à tous les accès est aussi très dissuasive. Avec ce système, la ville d’Amsterdam, aux Pays-Bas, a non seulement réussi à réduire la fraude (-34 % entre 2015 et 2018), mais aussi le nombre d’incidents violents sur son réseau (- 27 %) (Source). “Pour autant, il faut raisonner à plus grande échelle, confie Christophe Merlin. La lutte contre la fraude ne se résume pas au choix d’une politique de répression, ou à des actions isolées. Il faut intervenir à tous les niveaux du parcours client, avec des leviers d’action bien précis.” “Associer plusieurs approches est primordial, confirme Xavier Arrufat. La dissuasion ne marche pas sans la répression, et vice versa. C’est un équilibre à trouver.”

Le premier levier est l’évaluation, pour bien connaître ses fraudeurs et les circonstances qui les poussent à se mettre en infraction. L’application d’une méthodologie d’étude, tenant compte des caractéristiques du réseau et de celles de la population, est alors décisive. Second levier : la définition d’une tarification adaptée à la réalité sociale et économique du territoire. Pour être acceptées et respectées, les règles de fonctionnement (abonnement, avantages…) doivent non seulement être claires, mais aussi être considérées comme justes et équitables. L’établissement d’un tarif solidaire peut alors faire partie de l’équation. Le choix du système de distribution et de validation est aussi très important, l’enjeu étant d’éviter toute fraude involontaire due à une panne d’appareil (distributeur ou valideur, par exemple). Enfin, dernier levier : l’instruction des contraventions. Le service de répression ne doit pas se limiter aux opérations de contrôle. “Des taux de non-recouvrement de l’ordre de 60 %, comme ceux révélés par la Cour des comptes en 2016, ne sont plus acceptables aujourd’hui, souligne Christophe Merlin. Pour garantir la cohérence et la crédibilité du système, il faut aller jusqu’au bout du processus pour supprimer toute impunité.”

“Bien sûr, on n’agira pas de la même façon à Doha, Lyon ou Barcelone. Mais une chose est sûre, sans dialogue, rien n’est possible”, avance-t-il. La lutte contre la fraude doit associer toutes les parties prenantes : élus, territoires, opérateurs, mais aussi forces de sécurité, associations… Son succès repose sur une politique solidaire qui permette à tous les acteurs de soutenir les investissements et les actions nécessaires.

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« La lutte anti-fraude, c’est être en permanence aux aguets. »

Fondateur et directeur général de Awaait Artificial Intelligence, à Barcelone,  Xavier Arrufat propose une vision pragmatique de la fraude. Pour lui, la détection de l’infraction et le ciblage du contrôle tiennent un rôle essentiel dans les dispositifs de lutte anti-fraude.

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