Jamais sans mon « lab » !

Découvrir • Pulse #7 • 9 MIN
Par Adeline Tissier

Bien plus qu’un effet de mode, les écosystèmes d’innovation renouvellent l’offre de mobilité en cultivant une nouvelle philosophie de l’expérimentation et de l’ouverture. De nombreuses grandes villes, Autorités Organisatrices et opérateurs se sont déjà lancés dans l’aventure, en créant leur propre structure.

Lexique :

INCUBATEUR
Qu’il soit public (écoles, collectivités…) ou privé (entreprises, investisseurs), il aide les startups à transformer une idée en business model performant. Il leur offre un espace de travail, des ressources, un accompagnement et la mise en relation avec d’autres acteurs.

ACCÉLÉRATEUR
Il fonctionne comme un incubateur mais se concentre sur la partie technique du projet. Pendant trois à six mois, il soutient le développement d’une innovation ou d’une startup. Il peut aussi jouer le rôle d’investisseur.

HACKATHON
Événement de programmation ou de conception réunissant développeurs, startups ou porteurs de projet, sur un temps limité (souvent sur un ou deux jours).
Objectif : répondre à un défi précis de manière collaborative.
pour approfondir

Sense and the city

8 min

Valeur clé du secteur privé, la course à l’innovation a également conquis de nombreux acteurs publics. Alors que la ville traverse des changements profonds en matière d’occupation de l’espace, de mixité et de transition écologique, le secteur de la mobilité n’y fait pas exception. Des collectivités aux opérateurs, en passant par les équipementiers, tous recherchent de nouvelles réponses aux enjeux des territoires et aux besoins des utilisateurs de la ville” : ceux qui la vivent, qui la font, qui y travaillent ou y habitent.

L’intelligence collective comme préalable

Quand on parle d’innovation, on fait surtout référence à l’open innovation, telle que l’a définie Henry Chesbrough en 2003 : un mode de réflexion basé sur la coopération entre entreprises, dans un climat d’ouverture et de confiance. Cette approche repose “sur le fait observé que les connaissances utiles sont aujourd’hui largement distribuées, et qu’aucune entreprise, quelle que soit sa capacité ou sa taille, ne peut innover efficacement par elle-même”, précisait-il en 2011. En bref, elles dépendent les unes de autres pour continuer à avancer.

C’est ce modèle que les acteurs de la mobilité ont appliqué, lorsque, portés par la volonté de développer des solutions à haute valeur ajoutée technologique, ils ont commencé à s’intéresser au sujet. “Des grandes villes – le plus souvent disposant de leur propre régie de transport comme Tokyo, New York ou Paris –, se sont lancées Il y a une dizaine d’années, explique Maxime Audouin, Responsable Lab Innovation et Digital chez Keolis. Elles ont développé des interactions fructueuses avec des startups, puis créé leur « agence » ou « laboratoire d’innovation ».” C’est notamment le cas du Tokyo Metro ou encore du Transit Tech de New York.

Des modèles différents, une même finalité

D’autres villes ou territoires se sont appuyés sur la culture et la force de frappe d’acteurs privés, comme le Quartier de l’Innovation, à Montréal. D’autres encore se sont tournés vers l’expertise de leur opérateur. Exemple : Transport for Wales Rail, au Pays de Galles, qui a lancé en 2019 son propre laboratoire. “La particularité du Lab by Transport for Wales, explique Michael Davies, Insight and Innovation Manager, est sa genèse. Il a été créé sur mesure par Keolis Transport for Wales Rail pour répondre aux enjeux de mobilité du territoire desservi par son Autorité Organisatrice, Transport for Wales. C’est donc un centre de ressources incomparable pour répondre aux besoins réels des voyageurs sur ces lignes. Mis à part cette spécificité, nous avons adopté le même fonctionnement qu’un lab « externe » : nous identifions un besoin ou une problématique, nous analysons le parcours utilisateur, puis nous mobilisons des startups ou des acteurs de la R&D pour expérimenter de nouvelles solutions, via notre programme d’accélération qui dure 12 semaines”.


Tout au long de ces trois mois, les jeunes entreprises sont soutenues par des partenaires, tels que les villes de Cardiff et de Newport, l’université de Cardiff, la Banque de développement du Pays de Galles ou Business Wales, l’agence de développement des entreprises du Gouvernement gallois. À l’issue de cette période, elles présentent leurs prototypes à un jury qui désignera les meilleurs projets. Les startups lauréates se verront offrir un contrat avec Transport for Wales ainsi qu’une aide financière leur permettant de poursuivre le développement de leur produit ou service pour, plus tard, le déployer au sein de Transport for Wales. En deux ans, le Lab by Transport for Wales a conduit deux programmes d’accélération et financé une dizaine d’expérimentations prometteuses, à travers des contributions comprises entre 5 000 et 15 000 £ par expérimentation.

Un cercle vertueux

Pour les Autorités Organisatrices, se doter ou s’associer à une telle structure présente de nombreux avantages. D’abord, en matière d’attractivité et d’image, avance Maxime Audouin : “Une AO qui rend visible une telle démarche d’expérimentation prouve qu’elle est flexible, ouverte, en se plaçant dans une démarche d’amélioration continue pour apporter de nouveaux services à son territoire.” C’est le 2e avantage : se lancer dans un “lab” aboutit forcément à des résultats, à la création de nouvelles solutions. Même si cela ne marche pas du premier coup. “Innover, précise Michael Davies, c’est prendre des risques, et notamment celui de se tromper. Dans nos métiers, on n’a pas peur de l’échec. On le voit plutôt comme une opportunité d’apprendre de nos erreurs. C’est une dimension clé de notre philosophie.” Troisième avantage : l’interconnexion avec l’innovation locale. Lorsqu’on est impliqué dans un lab d’innovation, on fait partie d’une nouvelle communauté issue de son territoire.

On rencontre des acteurs moins traditionnels, auxquels on n’avait pas accès ou simplement auxquels on n’avait pas pensé. C’est la raison pour laquelle on parle de plus en plus d’écosystème d’innovation, un terme emprunté à l’univers du vivant. “Le choix de ce mot est intéressant. Il vient renforcer l’idée d’une diversité d’acteurs –entreprises, startups, collectivités, chambres de commerce, universités, investisseurs, personnes-ressources, etc.– dont les activités, les intérêts et les ambitions sont imbriqués les uns aux autres”, avance Michaël Knaute, directeur Ville durable au sein de Paris & Co, l’agence d’innovation urbaine de Paris.

Cette dernière a notamment créé son Urban Lab, qui incube des startups ou expérimente des solutions dans ses quartiers d’innovation urbaine afin de répondre aux enjeux du Paris de demain, avec Keolis et 25 autres grandes entreprises. En bref, la création de labs, hubs, agences ou écosystèmes d’innovation – finalement, la terminologie importe peu – crée un cercle vertueux, qui participe à l’attractivité du territoire, du lab lui-même, et apporte aussi de la notoriété aux nouvelles solutions. “In fine, les acteurs locaux de la mobilité dynamisent même la compétition territoriale entre les villes. Tout le monde a à y gagner : les autres villes, les autres labs, et tous les acteurs de l’écosystème”, confirme Maxime Audouin.

L’expérience utilisateur

“L’innovation n’est pour autant pas une finalité en soi. Elle doit toujours répondre à une réalité ou une problématique”, rappelle Michaël Knaute. Dans le secteur de la mobilité urbaine, le point de départ est le plus souvent “l’expérience utilisateur” : parcours plus directs et plus fluides, services plus intuitifs et faciles d’accès, technologies facilitatrices, etc. Les trois startups lauréates du premier programme du Lab by Transport for Wales ont toutes, par exemple, développé des projets d’appli améliorant l’expérience passager et le stationnement. “Et dans notre cohorte 2021, nous nous intéresserons à un autre sujet central et très actuel de l’expérience passager : le retour des voyageurs dans nos trains, dans un contexte sanitaire qui reste très sensible, après plusieurs mois de trajets intermittents”, explique Michael Davies.

Au sein de l’Urban Lab de Paris & Co, qui est d’abord une agence d’innovation urbaine au sens large, les questions de mobilité totalisent depuis cinq ans plus d’un quart des projets accompagnés. Pour autant, pour Michaël Knaute, plus question de réfléchir en silo sur un thème unique : “Les projets sont à présent multithématiques et transverses, avec une imbrication des problématiques liées à la mobilité et à l’immobilier, par exemple, ou encore de celles liées à l’innovation technologique et l’innovation sociale”. Réfléchir à des solutions d’aménagement de l’espace public, comme le fait par exemple la startup ZenPark à Paris pour optimiser le stationnement, suppose d’intégrer d’autres problématiques que celles du stationnement et d’être en relation avec une multitude d’acteurs : les associations de riverains, les entreprises, la ville, etc. Sur le même principe, lorsque la startup Navilens développe un QR code pour permettre aux malvoyants d’accéder plus facilement à une station de métro ou de bus, elle élargit aussi son service à d’autres lieux, comme les trottoirs, les musées ou les bâtiments publics. Car la mobilité inclusive, c’est aussi la ville inclusive.

Mobilité propre, tendance émergente

Après les solutions digitales en faveur de la mobilité du futur et le MaaS (Mobility as a Service), un nouveau thème émerge depuis quelques années : celui de la mobilité propre. “En 2016, environ 35 % de nos projets gravitaient autour de la transformation écologique de la capitale, poursuit Michaël Knaute. En 2020, on était à 80 %.” On peut parler d’une vraie tendance. “La low tech s’invite également de plus en plus dans les projets et promeut l’idée d’une ville frugale”, témoignant des nouvelles aspirations des citoyens en matière de solutions respectueuses de l’homme et de l’environnement. L’essor de mobilités douces – du vélo, de la marche ou des dispositifs de mobilité active (comme les trottinettes électriques) – répond précisément à cette idée et invite les startups à continuer à innover dans ce domaine.

“L’enjeu n’est pas nécessairement de trouver des innovations, confie Mickaël Knaute, mais de réussir à ce que des solutions existantes parviennent à changer d’échelle, de les conduire à maturité.” Le pari est lancé.


Les étapes de l’innovation ouverte

1. Définition d’un besoin ou d’une problématique.
2. Recrutement de startups (programme d’incubation ou d’accélération).
3. Démarche “UX” (utilisateurs) pour évaluer le cadre de l’expérimentation, la faisabilité technique et le coût.
4. Expérimentation (POC).
5. Retour d’expérience.
6. Processus d’industrialisation (business model).


Quelques startups incubées au sein de l’Urban Lab de Paris&Co
# Urban Lab de Paris&Co

ECOV
Proposer du covoiturage périurbain sur des courtes distances et dans des zones peu denses où le besoin existe réellement, afin de mailler les territoires. Avec ECOV, on covoiture comme on prendrait le bus !

KAROS
Optimiser les déplacements quotidiens en combinant covoiturage et transport en commun. En s’appuyant sur des technologies d’intelligence artificielle, Karos enregistre les habitudes de déplacement de chacun et anticipe les trajets futurs.
Objectif : optimiser les réponses aux demandes des passagers et proposer une mise en relation automatisée.

WINTICS
Transformer les images de caméras urbaines en statistiques de mobilité précieuses pour mener des actions contre la congestion et contre la pollution. Avec son logiciel d’analyse vidéo et grâce à l’intelligence artificielle, Wintics permet de comprendre ce qui se passe dans une ville.

WEVER
Remettre le citoyen au cœur de la mobilité en répondant à un besoin réel et tangible. Wever propose une plateforme en mode mobilité SaaS unique, permettant la co-construction avec les salariés/usagers de plans de mobilité d’entreprise (PME), interentreprises (PDIE) ou d’offres de mobilité.

 

Programme d’accélération
# Lab by Transport for Wales

3 expérimentations = 3 startups lauréates du premier programme

BRITE YELLOW LTD
Bourse de 5 000 £ (5 670 €)
Développer une application qui aide les voyageurs à naviguer dans les gares et fournit des informations en temps réel sur les installations et la densité du trafic. Fonctionnalités : une visite virtuelle de la gare et des guides visuels, vocaux et haptiques (par le toucher) pour informer sur les conditions d’accès et de circulation ou demander une assistance individuelle.

PASSAGE WAY
Bourse de 10 000 £ (11 330 €)
Pour développer “My Journey”, un système qui fournit aux clients des informations actualisées en temps réel sur les retards, les perturbations et la disponibilité des bus. Il ne nécessite aucun téléchargement de données ni aucune inscription. En un clic, les clients ont un accès direct et rapide aux infos (via un QR code ou un simple lien URL).

CLEVERCITI
Bourse de 15 000 £ (17 000 €)
Pour mettre en œuvre sa solution de pointe de stationnement intelligent, qui permettra de vérifier si des places sont disponibles et où les trouver. Grâce à des capteurs aériens qui fournissent une analyse du stationnement local, CleverCiti utilise l’intelligence artificielle pour faciliter la vie des riverains, réduire les embouteillages et les émissions de gaz à effets de serre.

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