« Historiquement, les villes ont été conçues par et pour les hommes. »

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Par Libby Wilson Par Pascale Lapalud Urbaniste et Présidente du think tank Genre et Ville

Pascale Lapalud est cofondatrice de Genre et Ville, une plateforme française d’innovation urbaine. Depuis sa création en 2012, elle repense les villes grâce à une approche multidisciplinaire, pour les rendre plus égalitaires et inclusives. En faisant intervenir des architectes, des artistes, des urbanistes, des philosophes et des sociologues, Genre et Ville propose son expertise de l’aménagement urbain, axé sur les questions de genre, à différentes villes et aux acteurs des transports en commun en France comme à l’international.

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Comment Genre et Ville approche-t-elle l’égalité ?

Nous observons différents lieux de rassemblement, des routes aux places, en passant par les jardins publics, les lieux culturels et communautaires, les commerces, ou les infrastructures des transports en commun (gares, abribus, etc.). Nous étudions les éléments qui influencent les attitudes et les usages réservés à ces lieux : facteurs historiques et sociologiques, urbanisme, cadre juridique. Nous adoptons différentes méthodes – études d’observation, prises de photos et de vidéos, entretiens et autres enquêtes qualitatives – pour analyser les villes à travers le prisme du genre. Nous proposons des solutions pour repenser les environnements urbains afin qu’ils offrent une expérience plus égalitaire et plus inclusive.

Comment expliquez-vous les inégalités actuelles ?

Dès la naissance, on nous attribue des rôles et des identités déterminés par les traditions sociales, les institutions politiques et les présomptions. En s’interrogeant sur ces mécanismes, on s’aperçoit que le modèle sociétal et urbain repose sur une dualité genrée et hiérarchique qui impose à tous la norme de la masculinité hégémonique. Pour Raewyn Connell et James Messerschmidt, géographes et sociologues, cette notion d’idéal masculin oblige les autres hommes à se positionner par rapport à elle et justifie idéologiquement la subordination des femmes. Historiquement, les villes, surtout celles du XIXe siècle, ont été conçues par et pour les hommes. À eux, la présence légitime dans l’espace public, les cafés et les commerces ; aux femmes, l’espace privé, la vie en retrait et l’attention portée à l’autre. Aujourd’hui encore, cet héritage influence la façon dont les hommes investissent l’espace public. Citons l’exemple des cours de récréation, dominées par les garçons avec leurs jeux de ballon, ou celui du manspreading dans les transports en commun (tendance, plutôt masculine, à s’asseoir en écartant les jambes). Nous devons lutter contre ces stéréotypes en réorganisant les espaces pour les rendre plus inclusifs et plus propices à la diversité. En Inde, #WhyLoiter est un exemple de ces mouvements de femmes (et d’hommes), en pleine expansion, qui défient les normes établies : les Indiennes se promènent en ville la nuit pour protester contre le fait qu’elles n’ont pas le droit de flâner dans les espaces publics.

Les attitudes évoluent-elles ?

Le sujet de l’égalité hommes-femmes n’est pas nouveau, et il gagne du terrain depuis le militantisme féministe des années 1960. La loi contribue à donner du poids aux problématiques d’égalité des sexes dans la conception et la mise à disposition des services publics. En 2006, beaucoup de villes ont ainsi adopté la Charte européenne pour l’égalité hommes-femmes. En 2014, la France a promulgué une loi visant à instituer une réelle égalité qui stipule que « l’État et les collectivités territoriales, ainsi que leurs établissements publics, [doivent mettre] en oeuvre une politique pour l’égalité entre les femmes et les hommes selon une approche intégrée ». De nombreux projets publics appliquent désormais une politique d’égalité des sexes, grâce à la pression du Gouvernement et à l’action de groupes d’influence locaux. Les métiers comme l’architecture et l’urbanisme comptent aujourd’hui plus de femmes. L’Allemagne, la Grande-Bretagne, les États-Unis et les pays scandinaves ont réussi à généraliser la prise en compte des problématiques de genre, mais elles ne sont pas encore intégrées partout dans l’enseignement, comme en France, par exemple.

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Qu’est-ce qui pourrait faire avancer les choses ?

L’an dernier, le mouvement #MeToo a donné une nouvelle impulsion aux femmes en les encourageant à être vues et entendues. Elles devraient jouer un rôle central en revendiquant leur droit à des espaces publics et à des transports plus sûrs. Les urbanistes doivent prendre en considération les besoins et expériences des passagers afin de mieux cerner l’impact social de leurs projets, au-delà des aspects techniques. La consultation et les études de terrain sont un bon point de départ. Partout dans le monde, des marches exploratoires rassemblant femmes et hommes, dont certains habillés en femme, mettent en évidence les risques de harcèlement auxquels les femmes sont confrontées, et les problèmes de sécurité qui pourraient être traités. S’il faut prendre en considération la thématique du genre, il est également nécessaire de dépasser les stéréotypes, car les hommes et les femmes ne constituent pas deux catégories sociales distinctes et uniformes. Chez Genre et Ville, nous explorons la diversité de nos villes (en tenant compte des hommes, des femmes et des communautés LGBT+) pour créer une meilleure façon, plus égalitaire, de vivre ensemble.

En deux mots, la ville devrait être…

… souple et sensible. Les villes doivent anticiper les changements de besoins, d’aspirations et de mobilité. Une ville souple est accessible à tous, adaptée à différents usages et déplacements (et pas seulement de la périphérie vers le centre), et elle encourage les trajets multimodaux (en donnant par exemple la possibilité aux passagers de monter avec leur vélo dans les transports en commun). Une ville sensible ne vise pas seulement la praticité mais aussi le plaisir des expériences urbaines. Notre mission est de renforcer les interactions sociales, par exemple en transformant des abribus grâce à des oeuvres collectives ou en créant des espaces publics inclusifs où les habitants de toutes les communautés peuvent se retrouver. La ville de Vienne (Autriche) a réussi à intégrer la question du genre dans son plan d’aménagement urbain et son réseau de transport, notamment grâce à des projets qui rendent la ville plus sûre et plus accessible pour les femmes, et à l’adoption d’une signalétique plus neutre dans les lieux publics.

Pascale Lapalud

Urbaniste et Présidente du think tank Genre et Ville
Experte en sciences politiques, géo-architecture et design urbain, Pascale Lapalud a cofondé en 2012 Genre et Ville. Cette plateforme française d’innovation urbaine repense les villes à travers une approche multidisciplinaire, afin de les rendre plus égalitaires. Pascale Lapalud exerce également une activité de conseil au sein de 9A+ Explore, une agence d’études socio-ethnographiques. Ses sujets de prédilection sont la mobilité, la ville et le vivre-ensemble. Elle partage avec Pulse son analyse sur les inégalités dans les transports collectifs et sa vision d’une ville plus adaptée et plus inclusive.

@pas_lap
pascalelapalud.wordpress.com

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