De l’air !

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Par Julien Thèves

Réévaluation des estimations de décès liés à la pollution, crainte d’un retour de la voiture suite à la pandémie, remontrances de l’UE envers les pays membres pour leurs efforts jugés encore trop faibles… L’année 2020 aura été marquée par une intensification des attentes en matière de qualité de l’air. Signe positif, de nombreuses métropoles (et même un pays entier !) multiplient les mesures concrètes, et font de la mobilité un puissant levier d’action.

pour approfondir

L’avenir de la voiture est dans la mobilité partagée

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Voiture individuelle : la guerre est déclarée !

 Oslo multiplie les mesures dissuasives

La capitale norvégienne (680 000 habitants) s’est réengagée en 2019 dans la lutte contre la voiture individuelle pour réduire de 95 % ses émissions de CO2 d’ici à 2030. Au programme : réduire son usage de 1/3 par rapport à 2015, restreindre le trafic uniquement aux véhicules propres, miser sur les transports collectifs, développer des pistes cyclables et piétonniser les rues. La capitale verte européenne 2019 s’était déjà illustrée par une série de mesures dissuasives au cours des années précédentes – notamment la suppression de 760 places de stationnement le long des rues, la mise en place d’un zonage rendant impossible la traversée du centre en voiture et le renchérissement de ses péages urbains.

  Gand contraint sa circulation

Première bataille gagnée ! Pour limiter l’usage de la voiture, la municipalité gantoise a adopté un plan de circulation particulièrement strict en 2017. Et divisé la ville de 250 000 habitants en six zones entre lesquelles aucune liaison n’est possible en voiture, autrement que via son périphérique. Les résultats sont encourageants, dès la première année : la part des automobilistes aux heures de pointe a baissé de 12 %, celle du vélo et du bus a augmenté de 25 % et 8 % respectivement, et les émissions de CO2, quant à elles, ont chuté de 18 %. La ville ne s’est pas arrêtée là : en 2020, elle a fait de son centre une “Low Emission Zone” (LEZ). Seuls les véhicules respectant les conditions d’accès (fixées selon le respect de la norme Euro et le type de carburant) pourront désormais y circuler.

 

  Londres mise sur la taxation

Fin 2018, la municipalité de Londres (9 millions d’habitants) s’est fixé pour objectif d’atteindre la neutralité carbone en 2050. Un objectif en phase avec les mesures de l’Accord de Paris sur le climat, qui vise à limiter l’élévation des températures à 1,5 °C. Pour y parvenir, la ville a revu la même année sa politique de transport. Et s’attaque au renforcement de la taxation des véhicules polluants – une pratique déjà en vigueur depuis les années 2000. En 2003, Londres avait mis en place ses premiers péages urbains, fixant initialement à 5 £ par jour (5,50 €) une taxe appliquée aux voitures individuelles pour les autoriser à circuler en semaine dans le centre-ville. Celle-ci avait progressivement augmenté pour atteindre 11,50 £ par jour (12,60 €). Dès 2021, elle sera élevée à 15 £ par jour (16,50 €) et étendue au week-end. En parallèle, la municipalité a lancé un dispositif inédit fondé sur les “Ultra Low Emission Zones” (ULEZ), des zones à ultra-faibles émissions de carbone, toutes situées en centre-ville. Depuis avril 2020, les véhicules non conformes aux standards de pollution fixés par la ville doivent s’acquitter d’une taxe allant de 12,50 £ (13,75 €) à 100 £ (110 €) par jour, sept jours par semaine. D’ici à 2022, le centre-ville devrait enregistrer une réduction de 45 % de ses émissions.

 

Les transports collectifs trouvent un second souffle

  Copenhague donne un nouveau coup de pédale au vélo

Pionnière dans la lutte contre les émissions, la ville de Copenhague (600 000 habitants) l’est tout autant dans sa promotion du vélo. Dès les années 1970, la ville, marquée par la crise pétrolière, encourage ses habitants à se détourner de la voiture au profit du vélo. Son usage augmente progressivement, jusqu’à supplanter celui de la voiture, fin 2016 ! Aujourd’hui, 41 % des résidents l’utilisent dans leurs trajets quotidiens vers l’école ou leur lieu de travail.
Mais la ville, qui vise à devenir la première capitale neutre en émissions carbone à horizon 2025, s’est fixé un nouvel objectif : passer la barre des 50 % de déplacements à vélo. S’il est atteint, ses émissions, déjà diminuées de 100 000 tonnes de CO2 chaque année, seront encore réduites de 10 000 à 20 000 tonnes.

  Los Angeles se réinvente

En vue des JO 2028, Metro, l’Autorité Organisatrice de Los Angeles (4 millions d’habitants), a déployé en 2018 un plan de transformation sans précédent. Objectif : améliorer drastiquement la qualité de vie de la ville, connue pour ses embouteillages et sa pollution atmosphérique. S’élevant à 120 Md$, le plan Metro Vision 2028 prévoit de (très) nombreux chantiers : création d’une nouvelle ligne de métro et d’un tram souterrain ; prolongement de lignes de métro et de tram ; refonte du réseau de bus pour augmenter leur vitesse moyenne de 30 %… Une révolution pour la mégapole, où 89 % des trajets sont effectués en voiture ! En parallèle, LA Cleantech Incubator, l’incubateur officiel d’entreprises de technologies propres, a défini trois objectifs pour réduire de 25 % les émissions de gaz à effet de serre d’ici 2028. 80 % des voitures vendues devront être électriques, ce qui correspondra à 30 % des véhicules en circulation, et 20 % des trajets autosolistes devront devenir durables (transport public à zéro émission, vélo, etc.). Enfin, en 2028, l’autoroute 170 qui traverse la ville deviendra la première highway américaine à zéro émission pour le fret.

  L’Autriche démocratise sa mobilité

Début 2020, le Gouvernement autrichien a présenté sa vision en matière d’environnement pour le pays (8,85 millions d’habitants). Objectif : atteindre la neutralité carbone d’ici 2040 ! Pour y parvenir, la ministre de l’Environnement a dévoilé, en juin, un plan de promotion des transports collectifs inédit. Celui-ci les rendra accessibles de manière illimitée à tous les habitants du pays, pour un forfait maximal de 3 €/jour. Comment ça marche ? Le coût du titre de transport (renommé “ticket 1-2-3”) s’élève à 1 €/jour si son utilisateur se déplace dans sa région, 2 € pour deux régions et 3 € pour l’ensemble du pays. Le Gouvernement vise à rendre le ticket opérationnel d’ici deux ans. Les 240 M€ nécessaires pour le financer sont, quant à eux, déjà trouvés.

 

Le covoiturage monte en puissance

  Rennes rend le covoiturage gratuit pour ses usagers

Sans attendre les dispositions de la LOM, promulguée en 2019, l’agglomération rennaise (447 000 habitants) a intégré le covoiturage à son offre de mobilité dès 2018. Pour l’encourager, la ville a rendu les trajets entièrement gratuits pour les covoitureurs “passagers”. Une incitation efficace, pour tous ceux qui hésitent à dépendre du véhicule d’une personne qu’ils ne connaissent pas ! Les conducteurs, quant à eux, peuvent cumuler des points fidélité. Ces derniers sont transformables en cadeaux et en bons d’achat sur la boutique du réseau de la ville, opéré par Keolis.
En septembre 2019, un an après son lancement, l’appli comptabilisait 3 800 trajets actifs par semaine, ce qui correspond à 760 itinéraires réguliers ! Après ce premier succès, le principe de fonctionnement du covoiturage rennais a été adapté à l’échelle régionale, via la création d’un site dédié, ouestgo.fr. Début 2020, le nouveau plan de déplacements urbains de la métropole a également validé la mise en place de voies dédiées aux covoitureurs, aux bus et aux cars, sur huit axes routiers aux entrées de Rennes, ainsi que sur la rocade. Cela permettra d’encourager cette pratique au moins un jour par semaine. Pour éviter que ces voies ne soient prises d’assaut par les conducteurs, la métropole mise sur le civisme… mais aussi sur des caméras capables de compter les usagers !

  Paris s’attaque aux pics de pollution

Déjà expérimenté en temps de grève des transports, le covoiturage gratuit s’est généralisé depuis juillet 2018, en cas de pic de pollution dans le Grand Paris (7 millions d’habitants). Concrètement, le conducteur propose son véhicule en s’inscrivant sur l’une des trois applications de covoiturage partenaires. Il est remboursé pour chaque trajet. Le passager, lui, peut choisir son trajet via une appli dédiée. Résultat escompté : une baisse significative de la pollution les jours où l’air est de mauvaise qualité et un changement des pratiques dans la durée. Chaque jour, 16 millions de trajets sont effectués en voiture en Île-de-France avec, en moyenne, 1,1 personne par véhicule ; en faisant passer ce chiffre à 2, la congestion serait réduite de moitié !

  New Delhi teste la circulation alternée

En septembre 2019, le gouvernement de la capitale indienne (21,75 millions d’habitants), la plus polluée au monde, a présenté un nouveau plan pour lutter contre ses pics de pollution. Celui-ci mise sur la circulation alternée, déjà expérimentée deux fois en 2016. L’ambition : pousser les habitants à prendre les transports en commun, mais aussi à utiliser les applications de covoiturage. Le site français Blablacar est présent en Inde depuis 2015, tout comme Uber et ses UberPool, mais aussi Ola Cabs, le leader local des VTC, qui propose une offre de covoiturage baptisée Ola Share. Quand seule la moitié des voitures peut circuler, ces applications connaissent une hausse des demandes… et partagent leurs courses entre plusieurs passagers à la fois. Un premier pas pour endiguer la pollution catastrophique de la ville, qui devra être suivi par de nombreux autres.

 

Hors mobilité… d’autres innovations changent la donne !

  Zurich révolutionne le fret

Comme le transport de passagers, le transport de marchandises génère de la pollution et contribue à la congestion du trafic. Dans le monde, les initiatives pour l’optimiser voient aussi le jour ! En Suisse, un projet baptisé Cargo Sous Terrain (CST) prévoit de relier par voie ferrée souterraine Zurich (402 000 habitants) à la ville d’Härkingen, située à 70 km à l’ouest.

Comment cela fonctionnera-t-il ? Sous terre, des conteneurs seront convoyés entre les deux villes à 30 km/h par des wagons automatisés, alimentés à l’électricité renouvelable. À proximité de leur destination, généralement en ville, les marchandises seront déchargées dans un hub souterrain puis livrées à l’adresse indiquée grâce à des véhicules légers, eux aussi électriques (et bientôt, pour partie, autonomes). Le planning et l’itinéraire des tournées seront optimisés pour une distribution fine et efficace.

Le projet CST ambitionne de délester les villes de 30 % de leur trafic de livraison.
Il permettra également de diminuer les émissions sonores de 50 %. En 2020, le Conseil fédéral suisse a approuvé son principe. La liaison Zurich – Härkingen, qui doit ouvrir en 2030, sera étendue à d’autres régions du pays d’ici 2050. L’investissement total s’élèverait à plus de 30 milliards de francs suisses.

  Singapour habille ses murs… et ses bus !

Dans la cité-État asiatique (5,63 millions d’habitants), la circulation automobile est très régulée et les transports collectifs, particulièrement efficaces. Mais la ville, parmi les plus densément peuplées de la planète, est également reconnue pour sa politique de végétalisation. Et vise à devenir la ville la plus verte au monde, d’ici à 2030 !
Aujourd’hui, Singapour compte déjà notamment 18 réserves naturelles, soit un arbre pour deux habitants. Pour continuer d’inviter la nature en son sein et devenir encore plus durable, la ville se tourne depuis quelques années vers les “forêts verticales”, qui viennent se multiplier sur les immeubles singapouriens.
Le Tree House a ainsi obtenu le record du plus grand jardin vertical au monde (2 288 m2 de verdure) tandis que l’hôtel Oasia fait le pari d’une façade entièrement végétalisée. Grâce aux plantes qui dégringolent sur 207 mètres de hauteur, l’immeuble est naturellement ombragé. Il consomme moins d’électricité pour sa climatisation. La végétation réduit aussi les bruits ambiants et capte le CO2 de l’atmosphère.

Et puisque cela fonctionne sur les immeubles, pourquoi ne pas appliquer ce système sur des véhicules ? De mai à juillet 2019, une dizaine de bus du réseau de transport public de Singapour ont accueilli sur leur toit deux jardinières de 3 m2 chacune. Ces jardins ambulants étaient plantés d’essences résistantes au vent et à la sécheresse. L’initiative, baptisée “Garden on the move”, avait pour but de voir en quoi cette verdure pouvait réduire la climatisation du bus, donc sa consommation de carburant.

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Au boulot !

L’automobile constitue le principal mode de transport pour 64 % des personnes qui travaillent et un actif sur cinq dans le monde consacre plus d’1h30 par jour à ses trajets professionnels. Avec les conséquences que l’on connaît : congestion, pollution, accidents, stress… Premières responsables de l’organisation du travail, les entreprises ont un rôle majeur à jouer dans le changement des comportements et le développement de la mobilité partagée.

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Robin Chase, co-fondatrice de Zipcar, est convaincue que les villes courent à la catastrophe si elles ne repensent pas leur approche de la mobilité. Elle a donc réuni ONG et entreprises du secteur privé autour des « Principes de mobilité partagée pour rendre la vie plus agréable en ville ». Elle nous raconte comment elle y est parvenue et ce à quoi il faut s’attendre.

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