Ça bouge du côté des smart data !

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Par Julien Thèves

L’utilisation intensive des données par des algorithmes transforme des pans entiers de notre existence. Le transport n’y fait pas exception. Tour d’horizon des perspectives offertes par la smart data pour un usage raisonné, à l’heure où les technologies progressent à grande vitesse.

Collectées par des machines, transmises par nos téléphones et partagées en temps réel, les données sont partout et leur volume s’accroît sans cesse : en 2020, chaque personne sur Terre produira 1,7 mégaoctet de données par seconde, soit le poids d’un fichier mp3 d’une chanson de deux minutes. Parallèlement à ce big data incontournable, émerge depuis peu la notion de smart data. De quoi s’agit-il ? Plutôt que de collecter passivement d’immenses quantités de données, il semble plus judicieux de ne sélectionner que celles dont on a besoin et de les analyser, si possible en temps réel, pour faire fonctionner nos systèmes. La smart data, ce sont ces données « intelligentes » qui ouvrent la voie à l’industrie 4.0, à la santé connectée ou à la smart city, dans laquelle la mobilité partagée tient une place essentielle.

DES SOURCES DE DONNÉES MULTIPLES

D’où vient cette smart data ? D’une grande diversité de sources. Les systèmes de billettique renseignent évidemment sur les flux de voyageurs : combien de voyageurs valident un titre de transport à tel endroit et à telle heure, ou combien de tarifs réduits sont achetés dans tel quartier. Les SAEIV amassent eux aussi des données, par exemple en analysant la position des bus ou des rames de métro. De même, les caméras de surveillance informent sur l’affluence au sein des réseaux de transport.

Les data peuvent également provenir d’autres gisements, à l’extérieur du réseau. Depuis quelques années, certains opérateurs s’appuient sur les traces mobiles afin de mieux comprendre le comportement des voyageurs. Issues des entreprises de téléphonie, ces données relèvent les mouvements des détenteurs de mobile à partir des antennes-relais qu’ils utilisent, dans un rayon de 50 mètres en zone urbaine et de 2 km en zone rurale. Comme ce n’est pas très précis, d’autres sources, comme les traces GPS, peuvent être utilisées. Celles-ci sont collectées directement sur les smartphones, dès lors que la géolocalisation est activée, avec une précision de 5 mètres.

Enfin, d’autres devices renseignent aussi sur nos déplacements : sur le réseau de Dijon, on peut payer sa place dans le bus et le tramway grâce à un paiement sans contact sur le valideur. Cette technologie d’open payment permet, tout comme les solutions de post payment, de mieux connaître les habitudes des voyageurs occasionnels non-abonnés.

SOLUTIONS INTELLIGENTES POUR AUJOURD’HUI ET DEMAIN

Autorités Organisatrices de Mobilité, constructeurs de matériel roulant ou opérateurs de mobilité comprennent de plus en plus l’intérêt à exploiter les données intelligentes pour améliorer le service rendu aux passagers – information voyageurs en temps réel, offre de MaaS (Mobility as a Service), maintenance prédictive. Partout dans le monde, les villes et les entreprises se saisissent de cette manne d’informations pour améliorer la façon dont nous nous déplaçons. À Singapour, ville truffée de caméras et de capteurs en tous genres, les bus et les métros sont très utilisés et les nouvelles mobilités se développent aisément.

Le service de transport collectif proposé aux citoyens y est l’un des meilleurs au monde et seuls 20 % d’entre eux possèdent un véhicule personnel. À Bordeaux, le transport à la demande nouvelle génération monte en puissance grâce aux algorithmes. Le service Ke’Op, lancé par Keolis, permet de réserver un trajet jusqu’à la dernière minute tout en ayant l’assurance d’être pris en charge jusqu’à sa destination.

Le modèle prédictif mis au point par la startup française Qucit fluidifie l’usage de vélos en libre-service en anticipant la demande et la disponibilité en station. La solution Predict.io, née à Berlin, améliore l’usage des places de parking en détectant en temps réel les places de stationnement disponibles ou qui le seront prochainement… Enfin, les applis voyageurs sont en plein développement, même si la marge de progrès reste souvent importante. « La donnée multimodale est encore actuellement limitée », explique le Dr Niels van Oort, Co‑Directeur du Laboratoire des Transports collectifs intelligents de l’Université technologique de Delft, aux Pays-Bas. « Par conséquent, si un utilisateur veut se déplacer à vélo, puis prendre le métro, il existe encore peu d’applications capables de lui fournir une information intégrée. Quant aux applications offline, elles demeurent le plus souvent “unimodales” et ne couvrent pas l’expérience voyageur “porte‑à‑porte”. »

VERS L’OUVERTURE ET LE PARTAGE MASSIF DE DONNÉES

Qu’en est-il du respect de la vie privée des citoyens ? En Europe, le RGPD, voté en 2016 et entré en vigueur en France en 2018, pose des garde-fous à la collecte et à l’analyse des données, dans la foulée des dispositions déjà prévues par la CNIL française. Des règles ou organismes similaires existent dans d’autres régions du monde (Privacy Shield aux États-Unis, Commissariat à la protection de la vie privée au Canada, etc.). Au-delà de l’obligation de rendre les données anonymes, les opérateurs doivent aussi, de plus en plus, les partager. C’est l’essor de l’open data. À Rennes, les données issues des transports sont ainsi mises en commun à grande échelle. Le réseau STAR, opéré par Keolis, partage ses informations avec les autres acteurs de la Métropole, les entreprises et les citoyens, pour contribuer à l’amélioration des services de mobilité. Avec, à la clé, la recherche impérative de l’intérêt général. « Les startups qui cherchent à développer une appli de transport doivent s’engager à ne pas encourager l’auto-solisme, par exemple. Une solution comme le calculateur d’itinéraires pour automobilistes Waze pourrait créer des congestions et des nuisances dans des rues qui étaient auparavant des axes secondaires parce que l’algorithme conseille justement de passer par là », détaille Vincent Cadoret, Chief Data Officer de Keolis.

LA VILLE AU SERVICE DU CITOYEN CONNECTÉ

Quelles transformations profondes l’arrivée de cette smart data préfigure-t-elle ? En dehors de l’émergence de nouveaux services de mobilité, les données pourront et devront également servir de socle, demain, à la construction d’une véritable vision pour la ville intelligente. « La smart city est souvent analysée sous l’angle de l’amélioration du fonctionnement de la ville, avec une information en temps réel sur les places de parking disponibles, des lampadaires qui s’allument au bon moment et des transports qui circulent sans encombre », souligne Arnaud Julien, Directeur de l’Innovation de Keolis. « On peut aller plus loin en plaçant le citoyen au centre et en interconnectant tous les systèmes autour de lui. Éducation, sport, culture, transport… le partage massif des données permettra d’améliorer la qualité de vie du citoyen en s’appuyant sur la durabilité, l’efficience et la résilience comme leviers de performance de la ville. »

Bientôt, la puissance de la 5G, le développement des objets connectés et des innovations telles que l’identification biométrique rendront nos données encore plus précises et leur usage toujours plus intelligent… Ce bouillonnement est une opportunité immense, notamment pour les Autorités Organisatrices de Mobilité. Celles qui décident de s’impliquer en faveur d’une gouvernance raisonnée de la smart data devront s’assurer de ne pas laisser aux seuls GAFAM (Google, Amazon, Facebook, Apple, Microsoft) l’usage de leurs données à des fins commerciales.

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