À la recherche du temps perdu

Comprendre • Pulse #3 • 5 min
Par Joa Scetbon

Dans de nombreuses sociétés occidentales, la notion de temps est devenue un facteur déterminant dans l’élaboration des politiques de la ville. En Europe, la création de « bureaux des temps » permet aux métropoles d’améliorer concrètement la qualité de vie de leurs habitants.

pour approfondir

« Les bureaux des temps favorisent l’égalité entre les citoyens. »

2 min

LE TRAVAIL EN PHASE AVEC SON ÉPOQUE

Pour comprendre l’émergence des bureaux des temps, il faut bien mesurer l’ampleur des bouleversements survenus au cours des dernières décennies et l’impact qu’ils ont eu sur notre rapport au temps.

Les modes de vie occidentaux ont considérablement changé depuis les années 1950. La répartition des rôles entre hommes et femmes a évolué, ce qui s’est traduit, par exemple, par le développement du travail des femmes et des services de garde d’enfants.

Aujourd’hui, nous travaillons autrement, souvent à temps partiel (dans l’Union européenne, 18,8 % des travailleurs ont un emploi de ce type) ou le weekend (14,2 % d’entre eux travaillent régulièrement le dimanche (Source)). L’époque du modèle social ou culturel uniforme est révolue. Cela signifie que la répartition du temps (dédié aux études, au travail, aux loisirs ou encore aux déplacements) est de plus en plus diverse et individualisée, au sein d’une même société.

L’émergence de la gig economy (économie des petits boulots), dans laquelle des travailleurs indépendants sont engagés pour des missions à court terme, accentue ce phénomène. On peut citer par exemple le travail proposé par les plateformes comme Deliveroo, Uber ou encore Lyft. L’évolution des horaires de travail se reflète dans le fonctionnement de nos villes. Les rythmes conventionnels qui dictaient auparavant la vie urbaine – nuit/jour, jours de la semaine/dimanche – sont en voie de disparition.

NOUVEAU MONDE, NOUVELLES PROBLÉMATIQUES

Ces évolutions sociales, économiques et culturelles ont fait naître de nouvelles problématiques.

Prenons par exemple le changement social intervenu en Italie au milieu des années 1980, lorsque femmes ont exprimé leur mécontentement face à la difficulté de concilier et de préserver les sphères professionnelle et personnelle. De plus en plus nombreuses à travailler, elles ont réclamé l’aménagement des heures d’ouverture des services publics (Source).

Cette demande a d’abord conduit, à la fin des années 1980, à une proposition de loi présentée par Livia Turco, une figure politique italienne, puis à la loi 142/90 qui a incité les villes de plus de 30 000 habitants à modifier les horaires des services publics. Cela a sûrement constitué le moment fondateur des politiques temporelles, qui font désormais partie intégrante des villes comme Turin, Gênes, Milan et Bergame.

S’inspirant de l’expérience italienne, un rapport parlementaire français de 2001 recommandait la création de bureaux des temps (Source). Plusieurs villes (Lille, Lyon, Rennes, Paris, Montpellier et Poitiers, par exemple) ont mis en place des structures institutionnelles pour promouvoir les politiques temporelles. Des initiatives similaires ont été observées en Allemagne, en Espagne, en Belgique et aux Pays-Bas. En 2009, Barcelone, première ville espagnole dotée d’un bureau des temps, a créé un réseau européen de villes qui s’intéressent ou mettent en œuvre des politiques temporelles.

En 2013, l’association Tempo Territorial reprend la gestion de ce réseau. Cette nouvelle approche en mati.re d’élaboration des politiques implique un changement de référentiel culturel et des ressources financi.res conséquentes. Ce qui peut expliquer pourquoi les politiques temporelles ne constituent pas encore la norme partout.

SOUTENIR LES POLITIQUES TEMPORELLES

Les bureaux des temps, qui agissent en tant qu’experts indépendants, soutiennent l’élaboration et la mise en place des politiques temporelles auprès des différents acteurs du territoire. Jean-Yves Boulin, chercheur associé à l’Irisso-Université Paris-Dauphine PSL, en cite plusieurs : « Les politiques temporelles aident les villes à fournir des services adaptés à la vie active des habitants. La question des horaires d’ouverture des services publics et privés est un bon exemple. Les bureaux des temps étudient la réglementation des heures d’ouverture le dimanche et peuvent préconiser l’ouverture des bibliothèques plutôt que celle des magasins par exemple. Ils aident aussi à organiser la vie nocturne et les transports publics urbains de jour comme de nuit. En fait, ils contribuent à une utilisation optimale des infrastructures existantes ». 

À Groningue, aux Pays-Bas, l’analyse temporelle d’une école publique a montré que les installations étaient sous-utilisées en dehors des heures de classe et pouvaient être mises à profit pour renforcer la cohésion sociale. La ville a donc décidé de rendre l’école accessible aux résidents du quartier en dehors des heures de cours.

APPLIQUER L’ANALYSE TEMPORELLE À LA MOBILITÉ

Les bureaux des temps traitent bien sûr de nombreuses questions relatives à la mobilité. En 2008, les autorités néerlandaises et les bureaux des temps locaux ont ainsi réfléchi aux moyens de réduire les temps de trajet et les émissions de carbone. Cela a mené à la création de Smart Work Centers (SWC). Amsterdam et Almere. Sur le modèle de ce que l’on appelle aujourd’hui les « tiers-lieux », ils proposent des bureaux qui ne sont ni le domicile, ni le lieu de travail. Un an plus tard, les résultats ont montré que les usagers ont gagné en moyenne 66 minutes par jour en utilisant les SWC au lieu de se rendre dans les locaux de leur entreprise (Source). Ces tiers-lieux participent à la création de communautés locales, permettent l’accès à certains services et aident les entreprises à réduire leurs dépenses.

Aujourd’hui, ils sont implantés partout en Europe.

En 2012, le bureau des temps de Rennes, avec l’appui de Keolis, l’opérateur de la ville, s’est positionné en tant qu’expert indépendant et légitime pour réduire la saturation des transports publics. Il a ainsi encouragé l’université à modifier les emplois du temps des étudiants pour lisser l’hyperpointe du matin. « En faisant débuter les masters et les licences 3 à 8h15 et les licences 1 et 2 à 8h30, nous avons désengorgé le réseau dans l’intérêt de tous les passagers », explique Sébastin Leparoux, Responsable de l’écoute client à Keolis Rennes. Dans la même veine, une expérimentation est en cours pour réduire la saturation des transports en commun aux heures de pointe dans le quartier d’affaires de La Défense. Les pouvoirs publics collaborent avec les entreprises pour échelonner les heures d’arrivée et de départ des salariés le matin et le soir. Le plan prévoit également d’encourager le travail à domicile et l’utilisation des tiers-lieux. L’objectif est de réduire la fréquentation aux heures de pointe de 5 à 10 % d’ici un an.

L’Italie fait toujours figure de pionnier en matière de politiques temporelles. Comme le constate Jean‑Yves Boulin, « la gestion du temps est devenue partie intégrante de nombreuses politiques d’urbanisme. Fait intéressant, l’Italie est le seul pays à avoir un parcours universitaire dédié au sujet. Les élèves de l’école polytechnique de Milan étudient ainsi la cartographie chronotopique et chronographique, deux outils permettant d’analyser l’accessibilité des transports en commun et des services urbains, et contribuant à créer des stratégies d’optimisation temporelle de la mobilité. ».

Les bureaux des temps ont fait leurs preuves en accompagnant les autorités locales européennes dans la mise en place de solutions qui améliorent le bien-être des citadins. Ils ont de toute évidence la capacité d’inspirer davantage de décideurs dans le monde.

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