Mobilité partagée : « Nous n’avons pas 50 ans devant nous. »

Comprendre • Pulse #3 • 7 min
Par Robert Jack Par Robin Chase Entrepreneuse influente du secteur de la mobilité

Robin Chase, co-fondatrice de Zipcar, est convaincue que les villes courent à la catastrophe si elles ne repensent pas leur approche de la mobilité. Elle a donc réuni ONG et entreprises du secteur privé autour des « Principes de mobilité partagée pour rendre la vie plus agréable en ville ». Elle nous raconte comment elle y est parvenue et ce à quoi il faut s’attendre.

Vous déclarez souvent que nous devons repenser notre approche de la mobilité. Pourquoi ?

Lorsque j’ai co-fondé Zipcar en 2000, je ne connaissais pas grand-chose aux transports collectifs, si ce n’est les fondamentaux. Après trois ou quatre ans dans le secteur, j’ai réalisé qu’il était en fait « le point d’équilibre de l’univers ». En d’autres termes, c’est la clé de voûte de toute opportunité.

Les transports sont largement sous-considérés. Les gens les tiennent pour acquis et ne réalisent pas l’importance qu’ils prennent dans leur vie.

Si vous vous souciez de la qualité de vie des individus et du climat, la mobilité partagée est vraiment un élément fondamental. Aujourd’hui, aux États-Unis, un citoyen consacre en moyenne 18 % du budget de son foyer aux transports, et s’il est pauvre, cela peut atteindre 40 %.

Les profonds bouleversements causés par les nouvelles technologies ont provoqué d’importantes mutations au sein du secteur des transports collectifs. En considérant l’humain et le changement climatique, il est évident que nous devons accompagner les zones urbaines vers des solutions de mobilité partagées et propres. Il n’existe pas d’autre alternative si nous voulons préserver la planète et faire des villes des endroits où il fait bon vivre. Nous n’avons pas 50 années devant nous, et nous devons faire en sorte que cela se matérialise le plus rapidement, efficacement et agréablement possible.

Comment cette réflexion vous a-t-elle conduite à créer les « Principes de mobilité partagée pour rendre la vie plus agréable en ville » ?

C’était au printemps 2017. Je trouvais qu’il y avait une saturation d’informations à propos des transports urbains et de leur avenir : journaux, podcasts, associations, consultants, etc. La multiplicité des intervenants ne faisait qu’alimenter une cacophonie de recommandations. Même parmi les représentants des organismes à but non lucratif, on sentait qu’il pouvait y avoir des désaccords. Leurs positionnements étaient loin d’être alignés. J’ai alors réalisé que nous avions besoin d’un référentiel commun pour les principes de mobilité partagée, auquel nous pourrions tous nous rattacher, et que nous, les leaders d’opinion, partagions déjà un socle de convictions solide.

Les dix principes ont été formulés par un groupe de travail composé de neuf ONG internationales, dont le C40 Cities Climate Leadership Group, l’Institute for Transportation and Development Policy (ITDP), l’ICLEI – Local Governments for Sustainability et le World Resources Institute. Ils ont été conçus pour guider les décideurs et les parties prenantes des villes vers des solutions optimales pour chacun.

C’était un véritable défi, notamment du fait de la diversité des acteurs impliqués et de leurs différences de point de vue. Mais nous sommes parvenus à un consensus. Il s’agit d’un texte très solide.

Nous avons dévoilé ces principes à l’occasion du Festival mondial de l’éco-mobilité, qui s’est tenu à Kaohsiung (Taiwan), en octobre 2017. J’ai été frappée de voir à quel point ces principes de mobilité partagée résonnaient auprès du public. Il y avait manifestement un réel besoin de simplicité et de clarté sur ce sujet.

Quelles parties prenantes avez-vous ciblées ?

Les grandes ONG étaient les plus indiquées pour commencer, car elles ont pour mission de contribuer à résoudre les problèmes sociaux et politiques de la ville, indépendamment des gouvernements.

Par la suite, nous avons approché des entreprises du secteur privé en priorisant les multinationales du transport de passagers. En février 2018, nous avons annoncé que 15 opérateurs et fournisseurs de services – parmi lesquels Citymapper, Keolis, Mobike et Lyft – souscrivaient aux principes de l’accord.

Je n’ai contacté aucune autre organisation depuis. Tous les nouveaux venus nous ont rejoints spontanément. Aujourd’hui, plus de 170 organisations du monde entier se sont ralliées à ce projet.

Qu’attendez-vous de ces Principes de mobilité partagée ?

L’objectif final est que les villes sortent d’un modèle de planification et de construction centré sur la voiture individuelle. Au cours des 30 dernières années, nous avons pâti d’une approche urbaine monomodale, centrée sur l’automobile : trop de personnes seules dans ces voitures, trop souvent coincées dans les bouchons. Si nous voulons améliorer la ville, les transports doivent être partagés et non polluants.

Je souhaite que les Principes de mobilité partagée incitent les décideurs des villes du monde entier à réfléchir à l’avenir des transports collectifs, à la manière dont nous construisons les villes, à l’impact sur les économies et, surtout, à la création d’un cadre réglementaire adapté. Les nouveaux services de mobilité – comme Zipcar, Uber et Lyft – et la montée en puissance des vélos et des scooters électriques sont les preuves que notre réglementation est dépassée. Basée sur un cadre obsolète, où il n’existait que des modes de transport clairement définis – bus, train, taxi, voiture individuelle, etc. –, elle oublie souvent les nouveaux services de mobilité.

Lorsque les véhicules autonomes entreront sur le marché, ils seront également exclus. Nous avons besoin d’une nouvelle approche réglementaire pour atteindre les résultats que nous souhaitons.

Je veux aussi que ces principes amènent les gens à s’intéresser aux coûts d’utilisation, c’est-à-dire ce que chacun paie pour se déplacer en ville, et à l’impact de son comportement sur le reste des concitoyens. À l’heure actuelle, nos coûts liés aux transports sont insensés, et ce partout dans le monde. Et certaines villes réagissent de façon encore plus insensée. Sans une meilleure tarification et une meilleure répartition de l’espace public, nous faisons face à une catastrophe sans précédent. À mon avis, nous devons nous pencher sur une politique tarifaire appliquée aux embouteillages.

Ces principes guident‑ils déjà certaines mesures concrètes prises en matière de transport ?

Oui, et nous en avons déjà la preuve. Art Guzzetti, vice-Président en charge des mesures politiques de l’American Public Transportation Association (APTA), m’a confié que son organisation considère ces principes comme « l’étoile du berger dans le paysage changeant de la mobilité ». C’est une très belle formule. Et à New York, un petit groupe de signataires a invoqué les Principes de mobilité partagée lorsqu’il s’est opposé aux plans de la municipalité visant à introduire un système de péage urbain pour les taxis, même partagés et excluant les véhicules particuliers.

Cette mesure était absurde puisque les embouteillages sont provoqués par l’ensemble des véhicules et non par une fraction d’entre eux. Le Gouverneur de l’État de New York a été prié d’examiner nos principes communs et de les utiliser comme base pour mettre au point une mesure plus adaptée.

Quelles sont les prochaines étapes ?

Nous sommes en train de construire un programme de formation accessible à tous. Nous voulons proposer des ressources qui aident le public à comprendre en quoi consistent les Principes de mobilité partagée et à en faire la promotion.

Cela aidera les villes à les utiliser pour évaluer les propositions actuellement en cours de discussion et pour mieux concevoir les futures mesures.

J’espère également travailler sur des projets pilotes de péage urbain à bas coûts. Seules quatre villes dans le monde (Singapour, Londres, Milan et Stockholm) ont adopté ces dispositifs, et je pense que le coût des infrastructures nécessaires à leur mise en place – 200 millions de dollars, environ – a dissuadé les autres de faire de même. Nous pouvons peut-être envisager des solutions via les téléphones portables, qui n’étaient pas aussi répandus lorsque les premiers systèmes de péage urbain ont été instaurés. J’ai vraiment hâte de trouver une ville volontaire pour en faire la démonstration. Si vous proposez un prototype efficace et bien conçu, les gens prennent conscience de ses avantages, les apprécient et souhaitent que le projet se concrétise.

Les Principes de mobilité partagée ont‑ils été critiqués ?

L’une des critiques que j’ai reçues était que ces principes demeuraient très vagues. On leur a reproché de ne pas expliciter la marche à suivre pour les mettre en application. Et je réponds : « Exactement, parce que dans les transports collectifs, l’exécution doit conserver un caractère résolument local ».

Nous ne pouvons que nous contenter de dire : « Voici les principes, et voici comment vous pouvez les appliquer dans votre ville, avec toutes les spécificités qui la caractérisent ». Parce qu’en fin de compte, chaque ville est différente.

J’aimerais proposer des études de cas s’appliquant à différents types de villes. Elles montreraient, par exemple, comment concrétiser la transition vers une mobilité partagée dans une ville qui n’a pas de réseau de transport ; et comment le faire dans une ville qui a un PIB plus élevé et un réseau de transport public déjà structuré. Et pour cela, nous aurons besoin des contributions de nos partenaires dans le monde entier, chacun apportant ses connaissances et son expertise locale.

Nous restons également délibérément vagues quant aux moyens de transport à utiliser pour offrir une mobilité partagée.

Les villes ont besoin de métros, de tramways, d’autobus – de solutions qui transportent un grand nombre de personnes aux heures de pointe. Il n’existe pas de meilleur moyen pour acheminer autant de gens dans les zones métropolitaines très denses.

En fin de compte, nos publics cibles restent les villes et les gens qui y vivent. Nous ne favorisons pas une entreprise ou un mode de transport en particulier. Nous nous en tenons à ces Principes de mobilité partagée et peu m’importe si des entreprises de véhicules autonomes comme Waymo ou Zoox, ou d’autres solutions dont je n’ai jamais entendu parler, se les approprient, tant qu’elles participent à atteindre nos objectifs.

Je ne peux pas prédire quel visage auront les transports et cela m’est égal. Ma seule ambition est qu’ils puissent acheminer le plus grand nombre de personnes possible, au coût le plus bas et de la manière la plus agréable.

Robin Chase

Entrepreneuse américaine dans le domaine de la mobilité, a co-fondé Zipcar en 2000, le plus grand service d’auto-partage au monde qui a préfiguré l’économie collaborative, presque dix ans avant l’apparition d’Airbnb et d’Uber. Le succès de Zipcar et des autres activités de Robin Chase (projets entrepreneuriaux et fonctions de conseil pour des organismes gouvernementaux notamment), lui a valu d’être reconnue comme l’un des leaders d’opinion les plus influents dans le domaine de la mobilité dans le monde. Elle a été citée parmi les 100 personnalités les plus influentes de l’année 2009 par le magazine Time.

@rmchase
www.robinchase.org

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